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Faouzi Lamdaoui, la nouvelle affaire qui inquiète l’Elysée.

Par Lénaïg Bredoux et Emmanuel Morisse.

Lundi 14 juillet 2014 // La France

Le 11 juin, Faouzi Lamdaoui, conseiller à l’Élysée et très proche de François Hollande, a été entendu par les policiers qui le soupçonnent de « recel d’abus de biens sociaux » et de « fraude fiscale ». En cause : une myriade de sociétés dont il a été soit l’associé, soit le gérant, soit le directeur, dont deux ont fait l’objet de procédures judiciaires.

Redressement fiscal, changements incessants de gérants et d’associés, radiations régulières, comptes jamais déposés : Mediapart a découvert que Faouzi Lamdaoui, actuellement conseiller à l’Élysée, a été au cœur d’un labyrinthe de sociétés dont la gestion suscite des interrogations. Deux d’entre elles font l’objet de procédures judiciaires. 

Mercredi 11 juin, ce proche de François Hollande a été entendu pendant plusieurs heures par les policiers avec, selon une source judiciaire, le statut de « mis en cause », et non avec celui de simple témoin évoqué par plusieurs médias. Ce statut, à mi-chemin entre le témoignage et la garde à vue, suppose l’existence d’éléments pouvant attester d’une infraction.

Les enquêteurs de l’Office central de lutte contre la corruption et les infractions financières et fiscales de Nanterre soupçonnent Faouzi Lamdaoui de « recel d’abus de biens sociaux » et de « fraude fiscale » dans le cadre de deux SARL, Alpha Distributions et Alpha (devenue Cronoservice) auxquelles il est lié, comme l’a révélé L’Express. La police et la justice le soupçonnent également d’en avoir été le « gérant de fait », dans le cadre d’une enquête préliminaire ouverte sous l’autorité du parquet de Paris en 2013.

Des accusations que Faouzi Lamdaoui rejette par l’intermédiaire de son conseil, l’avocat d’affaires Ardavan Amir-Aslani (voir notre boîte noire). « Il n’y a eu aucune fraude, de quelque nature que ce soit », explique-t-il. Selon Me Amir-Aslani, son client « n’a jamais assuré la gestion des deux sociétés mentionnées, ni de près ni de loin, ni directement, ni indirectement ». Il indique également que « la non-déclaration de revenus n’est pas de la fraude fiscale, qui suppose un montage ».

François Hollande et Faouzi Lamdaoui, au premier plan
François Hollande et Faouzi Lamdaoui, au premier plan © Reuters

Les liens du conseiller élyséen avec ces deux sociétés sont pourtant très étroits. Et, documents à l’appui, Mediapart a découvert que Faouzi Lamdaoui, qui se présentait régulièrement comme « ingénieur logisticien » avant d’entrer à l’Élysée, a été au cœur d’une myriade de petites sociétés, des SARL (sociétés à responsabilité limitée), dont il a été soit l’associé, soit le gérant, soit le salarié entre le début des années 1990 et 2012. Selon notre décompte, il a eu des liens avec au moins huit entreprises, dont deux ont fait l’objet d’une procédure au tribunal de commerce.

Toutes ces sociétés ont de nombreux points communs. Elles sont presque toujours enregistrées à la même adresse, dans le XXe arrondissement de Paris, auprès d’une société de domiciliation d’entreprises. La plupart proposent des services proches, notamment « import-export, messagerie 2 roues, prestations de services en gestion, rédactions d’actes et formalités administratives » ou du transport. Leurs fondateurs, leurs associés ou leurs gérants sont régulièrement les mêmes. Leurs noms se ressemblent (Alpha, Alphas, Alpha distributions, Alpha SVE, Alpha services…). Et toutes sont liées à Faouzi Lamdaoui, avec ses deux prénoms (Mohamed Faouzi), ou avec l’un des deux. Ces SARL ne déposent presque jamais leurs comptes annuels. Il s’agit pourtant d’une obligation légale.

La 1re page des statuts constitutifs d'Alpha distributions
La 1re page des statuts constitutifs d’Alpha distributions

L’une d’elles, dans le viseur des enquêteurs, a d’ailleurs fait l’objet d’une lourde condamnation prononcée par le tribunal de commerce. Il s’agit d’Alpha distributions, créée en 2006 par Faouzi Lamdaoui à parts égales avec un autre associé pour proposer de l’import-export, un service de coursiers, des services de « gestions d’entreprises » et de « vente en sous-traitance aux entreprises de travaux photos et périphériques ». Trois ans après sa création, Alpha distributions a attiré l’attention du fisc, qui a fini par saisir la commission des infractions fiscales, chargée de se prononcer sur l’opportunité de poursuites judiciaires.

Le 1er février 2010, dans une lettre que Mediapart a pu consulter, cette commission explique au gérant de l’époque que le fisc le soupçonne d’avoir « volontairement soustrait la société à l’établissement et au paiement partiel de la taxe sur la valeur ajoutée (…), total de l’impôt sur les sociétés dû au titre des exercices clos les 31 décembre 2006 et 2007 ». En clair : il s’agit de soupçons de fraude à la TVA et de fraude à l’impôt sur les sociétés.
Dans le jugement prononcé un an plus tard par le tribunal de commerce de Paris, il est précisé que le « redressement fiscal associé au rappel de TVA » atteint « 981 432 € pour la période du 1er juillet 2006 au 31 décembre 2007 ». À cette époque, Faouzi Lamdaoui dispose d’un contrat de travail, et touche entre 7 000 et 8 000 euros brut par mois comme « directeur logistique » d’Alpha, si l’on en croit les documents que Mediapart a consultés. Surtout, il est au cœur d’un micmac sur les associés et les gérants de la société.

Officiellement, Faouzi Lamdaoui vend ses parts en décembre 2006, soit cinq mois après la naissance d’Alpha distributions. Pourtant, la cession n’est enregistrée au greffe qu’en février 2009 et constitue même le dernier document déposé avant la liquidation judiciaire. Plus étonnant encore : alors qu’il est censé ne plus être actionnaire, Faouzi Lamdaoui continue à figurer en tant qu’associé sur les procès-verbaux de la SARL datant de 2007 et 2008. Cette dernière année est d’ailleurs riche en assemblées d’actionnaires puisque Alpha distributions change trois fois de gérant en trente jours après le départ du premier patron !

Finalement, à la barre du tribunal en 2010, c’est au dernier gérant officiel d’Alpha distributions, M. B., né en 1925, qu’il est reproché d’avoir « fait disparaître des documents comptables, ne pas avoir tenu de comptabilité lorsque les textes applicables en font l’obligation, ou avoir tenu une comptabilité fictive, manifestement incomplète ou irrégulière ». Une partie des faits reprochés sont antérieurs à sa nomination, mais il est définitivement condamné à sept ans d’interdiction de gestion, dans des termes qui rappellent étrangement un précédent jugement de première instance, cassé en appel.

Ce précédent jugement date de 1998 et vise directement Faouzi Lamdaoui. C’était au début des années 1990 avec « Starter SARL » pour du transport de courrier et de colis. Lamdaoui en devient l’associé et le gérant en 1992. Mais après quelques mois, la société est placée en liquidation judiciaire et une procédure est engagée. Il manque dans les caisses de l’entreprise « environ 1 051 224 F » (francs), selon le tribunal de commerce de Paris.

Selon le jugement rendu le 8 juin 1998, consulté par Mediapart, la justice reproche aux deux derniers gérants d’avoir « tenu une comptabilité fictive ou fait disparaître des documents comptables de la personne morale ou s’être abstenu de tenir toute comptabilité conforme aux règles légales », d’avoir « omis de faire dans le délai de quinze jours la déclaration de l’état de cessation de paiements » et de ne pas avoir « collaboré au bon déroulement de la procédure » judiciaire. Aucun des deux cogérants ne s’est présenté au tribunal. Faouzi Lamdaoui et son comparse sont condamnés à la faillite personnelle pour quinze ans. Une sanction particulièrement sévère, qui empêche notamment de gérer une entreprise et vaut inscription au casier judiciaire.

Mais un an plus tard, le futur conseiller de François Hollande sort blanchi de la cour d’appel : d’abord parce que le tribunal a jugé que les convocations au tribunal n’avaient pu lui parvenir en raison d’un déménagement ; ensuite parce que Faouzi Lamdaoui n’était resté que quelques mois gérant et associé de Starter. Une période qui, malgré les difficultés déjà patentes de la SARL, n’a pas été prise en compte dans la procédure judiciaire.

« En définitive, il n’y a pas lieu à sanction personnelle à l’encontre de M. Lamdaoui », conclut la cour d’appel le 17 décembre 1999. Reste qu’à compter de cette date, le militant socialiste n’apparaît plus jamais officiellement comme gérant des SARL qu’il crée et dont il est le directeur logistique ou « technique et commercial ». « M. Lamdaoui est un apporteur d’affaires ; il ne s’occupe jamais de la gestion. Si ces affaires tournent mal ou qu’elles sont gérées par des amateurs, M. Lamdaoui n’a rien à y voir », jure son avocat Ardavan Amir-Aslani.

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