Europe de l’Est, Europe de l’Ouest - Vers un point de rupture...

Vendredi 30 mars 2012 // L’Europe

On oublie trop que les accords de Yalta ont livré les États d’Europe centrale et les États baltes au joug bolchevique. De son côté, l’Europe de l’Ouest pouvait, sans contrainte, construire pas à pas son modèle européen alors que l’Union Soviétique imposait sa férule et son Comecon à tous ses satellites. Faut-il donc s’étonner que les peuples vivants de l’autre côté de l’ex-rideau de fer soient sourcilleux dès lors qu’il s’agit de leur souveraineté politique et sociale et des valeurs, auxquelles ils croient, contre ce qui leur apparaît comme un nouveau Léviathan, inquisiteur et niveleur, qui prétend tout régenter de Bruxelles ?

C’est ce qu’explique parfaitement Vaclav Klaus, actuel président de la République tchèque, l’un des artisans de la « révolution de velours » et de la transition réussie du pays, lorsqu’il souligne dans un ouvrage qui vient de paraître (Sauver les démocraties en Europe, 223 pages, François-Xavier de Guibert, 19 euros) que, s’il est « favorable à la poursuite du processus d’intégration évolutive de l’Europe, naturelle et logique, processus fondé sur une concurrence libre et non contrainte par des règles, des politiques et des lois entre les pays européens », il n’en est pas moins « opposé à l’unification, l’homogénéisation et la standardisation du continent, à son institutionnalisation bureaucratique ». On ne saurait mieux dire.

L’histoire - comme la géographie d’ailleurs - sont pour beaucoup dans la connaissance d’un peuple et de ses motivations. Ce que les eurocrates de Bruxelles semblent ignorer.

HARO SUR BUDAPEST

Alors que les dictateurs ne manquent pas de par le monde, voilà qu’un nouvel ennemi de la démocratie et des libertés aurait surgi en Europe en la personne du Premier ministre magyar, Victor Orban, jadis figure de proue de l’opposition au communisme. C’est aller un peu vite en besogne et oublier deux faits importants. Comment faire l’impasse sur le Traité de Trianon, signé en 1920, qui a fait perdre à la Hongrie les deux tiers de son territoire et la moitié de sa population, ce qui demeure dans la conscience historique des Magyars comme une grande injustice et une souffrance pouvant naturellement susciter une certaine nostalgie pour « la grande Hongrie » ?

En second lieu, comment ne pas se féliciter de la transition paisible opérée dans ce pays grâce à un compromis tacite entre hiérarques communistes et élites de l’opposition ? On ne soulevait pas le voile sur les horreurs perpétrées par le P.C. auquel on laissait certaines prébendes dans l’économie, en échange de quoi le pays retrouvait la liberté politique et l’espoir de vivre un jour aussi bien qu’en Autriche.

Quant à Victor Orban, jeune avocat au verbe impertinent et au franc-parler réjouissant, il symbolisait, lors du changement de régime, le retour énergique et prometteur d’une Hongrie ouverte et confiante dans le concert des nations. Comment expliquer d’ailleurs qu’il soit le seul responsable politique avec son parti, le Fidesz, à avoir survécu aux secousses qui ont balayé, partout ailleurs, les dirigeants des différentes transitions, si ce n’est qu’il est en accord avec le peuple hongrois ?

En fait de dictateur, Victor Orban n’a fait que miser sur un rassemblement le plus large possible de toutes les familles politiques de droite, profondément anticommunistes et souverainistes, qu’il a menées le plus démocratiquement du monde à la victoire en 1990. Très attaché à la réhabilitation nationale - sa référence à la Couronne de Saint Étienne en témoigne -, Victor Orban a également le front d’évoquer les racines chrétiennes de la Hongrie. Alors même que la nouvelle constitution fait explicitement référence à Dieu, condamne l’avortement et réserve le mariage à un homme et une femme, cela fait-il de lui un ennemi des libertés publiques ? On sait pourtant qu’une certaine presse de son pays ne se fait pas faute de l’attaquer en permanence.

Par ailleurs, alors que la gauche post-communiste a laissé le pays exsangue, faut-il lui reprocher de mettre les bouchées doubles pour sortir le pays du marasme ? L’Europe en serait à lui faire grief des dettes et de la gestion de ses prédécesseurs socialistes ! S’attacher au développement d’une classe moyenne, favoriser l’accès à la propriété, réformer la justice, les médias et la banque centrale, y a-t-il là matière à reproche ?

Il est vrai que Victor Orban qui doit faire face à une situation économique difficile, n’a pas hésité à nationaliser des fonds de pension (10 % du PIB) et à imposer lourdement multinationales, assurances et banques dont 8o % sont détenus par des capitaux étrangers. Un crime inexpiable aux yeux de Bruxelles et d’un certain nombre de médias occidentaux qui se sont livrés à une bronca anti-hongroise d’une rare débilité.

C’est bien pourquoi Donald Tusk, Premier ministre polonais, conservateur paisible et pro-européen, a volé au secours de Victor Orban. Et déclaré, face aux menaces de sanctions formulées par certains, que devant « l’atmosphère parfois hystérique au Parlement européen », la Pologne « offrira son soutien politique » à la Hongrie. Ce qui signifie, en clair, que si la Commission entendait faire usage de l’article 7, qui permet de suspendre l’appartenance d’un État membre de l’Union européenne, Varsovie s’y opposerait. Le Parlement lituanien a emboîté le pas à la Pologne en défendant la souveraineté hongroise, tout en déclarant que « l’intégration européenne ne saurait viser à une uniformisation sociale et culturelle artificielle des nations et États européens ».

Alors que les transitions à l’Est ont été menées à marche forcée, obligeant les sociétés à vivre sans véritable filet de sécurité des chambardements en profondeur, le problème aujourd’hui vient du fait que l’opération plutôt réussie de ce cycle coïncide avec la crise économique et financière mondiale ainsi qu’avec la crise de l’euro, qui font que la croissance n’est pas au rendez-vous. Faut-il alors se croiser les bras et ne rien entreprendre ? Pour en savoir plus sur la situation hongroise, Politique magazine a souhaité rencontrer l’ambassadeur de Hongrie, le Dr. Lâszlô Trôcsânyi, qui a bien voulu répondre à ses questions.

Sous le feu des critiques depuis qu’elle a adopté une nouvelle Constitution, la Hongrie, libérée depuis peu du joug communiste, entend défendre sa singularité. L’ambassadeur de Hongrie répond aux questions de Politique magazine.

PROPOS RECUEILLIS PAR JEAN-BAPTISTE D’ALBIET ET CHRISTIAN WAGNER

Pouvez-vous nous rappeler en quoi le traité de Trianon en 1920 a fait perdre la plus grande partie de son territoire à la Hongrie ? Est-ce toujours un traumatisme pour les Magyars ? Pour les Hongrois, le traité de Trianon a eu l’effet d’une tragédie historique, aussi profondément gravée dans la mémoire collective que l’invasion des Mongols en 1241 et la catastrophe de Mohâcs, en 1526, qui mit fin au royaume de Hongrie après sa défaite face aux armées ottomanes. De nos jours encore, les Hongrois en tiennent pour responsables les puissances occidentales, notamment la France. Or, nombre d’historiens ont démontré que le traité de Trianon n’est pas simplement le résultat de « machinations » commises par les « méchants » ennemis de l’extérieur et de l’intérieur. Il est aussi le résultat de l’évolution de la pensée politique hongroise et de son aspiration à créer une Hongrie « à la française » - libérale, démocratique, progressiste - qui s’est avérée finalement irréalisable dans le cadre de ses anciennes frontières dites historiques. La « quadrature du cercle » a échoué !

La modification territoriale de la Hongrie intervenue en 1920 marque la fin d’une époque - qui fut une source inépuisable des querelles hungaro-magyars - tout en créant une source de tensions latentes avec les pays limitrophes. Bon exemple de la complexité de l’histoire, cette année 1920 - tragédie nationale des Hongrois - est en revanche l’annus mirabilis pour les minorités vivant jadis en Hongrie. À savoir, les voisins actuels du pays : Slovaques, Serbes, Croates et surtout les plus favorisés par le traité de Trianon, les Roumains.

Alors que le Premier ministre hongrois, Viktor Orban, vient d’accomplir la rénovation de la constitution communiste dont votre pays était affublé depuis 1949, une véritable hystérie semble avoir gagné une partie des médias occidentaux à ce sujet. Faudrait-il s’inquiéter d’entendre un décideur européen invoquer l’Europe des nations, les valeurs chrétiennes et celles de la famille ?

Lorsque le parti de centre-droit, Fidesz, a remporté les élections en 2010, un profond désir de changement traversait le pays : la Hongrie était dans une crise économique, politique et morale très grave... D’où la nécessité de réformes profondes : 250 lois organiques ont été adoptées ainsi qu’une nouvelle Constitution. Le système est naturellement loin d’être parfait, ce que ne manquent pas de souligner les partis de l’opposition. Mais la Hongrie était le seul pays d’Europe centrale et orientale qui,
après l’effondrement de l’ex-bloc de l’Est, ne s’était pas doté d’une nouvelle Constitution. Les Hongrois y attachent donc une importance symbolique très forte, d’où la référence à la Couronne de Saint-Étienne.

L’entrée en vigueur de cette nouvelle Constitution permet à notre pays de disposer d’une base solide pour réunir les conditions d’une croissance économique retrouvée et d’une stabilité morale à long terme, tout en respectant les traditions constitutionnelles et les valeurs européennes. Nous n’ignorons pas les critiques, mais cette Constitution a été adoptée légalement, par une majorité des deux tiers au Parlement national, et ne change en rien le caractère démocratique du pays ni sa structure institutionnelle. En quoi l’affirmation dans votre nouvelle constitution, du respect de la vie de l’enfant dès sa conception, serait contraire aux valeurs européennes prônées à Bruxelles ?

L’accent mis sur le rôle des familles et sur leur cohésion est un des plus importants principes posés dans la Constitution, ce qui est tout à fait conforme aux principes européens. Quant à l’affirmation du respect de la vie de l’enfant, il en constitue une contribution fondamentale. Car nous sommes convaincus que la force de l’Europe s’incarne dans les familles, piliers de base des sociétés, et que leur vitalité est une mesure exacte des capacités économiques et sociales d’une communauté. Ce soutien aux familles n’entrave évidemment en rien la reconnaissance de la liberté donnée à chacun de choisir d’autres formes de vie.

La Commission européenne vient de lancer une triple procédure contre la Hongrie au sujet de trois lois constitutionnelles. Alors que Viktor Orbàn a déclaré, devant le Parlement de Strasbourg, que les problèmes liées à ces questions « pourraient être facilement et rapidement résolus », qu’en est-il exactement sur le fond ? Les profonds changements apportés par le Fidesz à la Hongrie ces deux dernières années ont exigé une forte activité législative. Il s’agissait de moderniser et de restructurer le pays. Il est bien normal qu’un tel « chantier » législatif, effectué à un tel rythme, puisse susciter des débats et même provoquer, chez les membres du gouvernement hongrois, des erreurs d’appréciation. La Hongrie a d’ailleurs entendu les observations formulées par la Commission européenne, en janvier 2011, au sujet de sa loi sur les médias. Des réserves similaires ont été exprimées par la Cour constitutionnelle hongroise il y a peu de temps, et le texte a finalement été modifié.

Dans le cas de la loi sur la Banque centrale et sur la question de la protection des données, nous sommes également proches de trouver une solution. Concernant l’âge de la retraite des juges, une discussion plus profonde s’annonce. La surcharge, la bureaucratie excessive causent beaucoup de difficultés à la bonne marche des tribunaux hongrois. Un changement de génération est nécessaire mais ces mesures n’impliquent aucune discrimination. Il s’agit seulement d’adapter la justice hongroise aux normes de la réforme des retraites. Le gouvernement s’est toutefois déclaré favorable à l’examen individuel des cas.

Nous ne somme pas opposés à ce que les lois adoptées par le Parlement puissent être examinées par la Commission européenne : c’est une façon de s’assurer qu’elles sont compatibles avec le droit européen. Mais ces questions sont juridiques et techniques pour l’essentiel et ne nécessitent pas de changements constitutionnels. Nos chances sont donc bonnes que le débat soit clos rapidement. Pays-phare de la transition économique en Europe centrale, la Hongrie est aujourd’hui endettée à hauteur de 82,6 % de son PIB, sur le plan privé mais surtout public. Le taux de TVA est passé de 25 à 27 %, pourcentage le plus élevé d’Europe. Comment le pays en est-il arrivé là ?

Il est important de prendre en compte le contexte historique et politique de notre pays. Entre 1998 et 2002, le Fidesz au pouvoir affichait en effet un bilan plutôt positif au niveau économique. La dette publique avait été ramenée à 54 % du PIB. La Hongrie 4tait alors attractive et constituait une cible privilégiée pour les investisseurs étrangers. Mais après huit années de régime de gauche ultra-libéral qui a géré d’une façon douteuse le patrimoine du pays, les comptes publics se trouvaient en piteux état. La dette souveraine (84 % du PIB) et le déficit des finances publiques (9,8 %) atteignaient des niveaux records. Ces années de déclin, marquées par un laxisme budgétaire et d’innombrables affaires de corruption, ont été aggravées par la crise économique mondiale de 20o8 et par le discrédit massif de l’élite au pouvoir. En 2010, le Fidesz est revenu au pouvoir aveq une majorité absolue : il a donc reçu un mandat très fort pour sortir le pays de la crise et de l’endettement.

Ainsi, dès l’automne 2010, la priorité du gouvernement était de ramener le déficit budgétaire à 3 %, comme l’exigeait la Commission européenne. Les circonstances étaient plutôt favorables et, début août, la Hongrie a connu une reprise de sa croissance. Il faut souligner que les fondements de l’économie hongroise restent solides et modernes. Nombreuses sont les multinationales présentes sur la scène économique de notre pays. En 2011, la croissance représentait 1,5 % du PIB, le déficit public était de 2,84 % (le pays étant alors un des rares en Europe à maintenir ce chiffre en dessous de 3 %). L’équilibre extérieur de la Hongrie n’avait d’ailleurs jamais été aussi bon avec un bilan excédentaire de 7,7 milliards d’euros de la balance commerciale, et de 49 milliards d’euros de réserves de devises.

Ce qui n’a pas empêché Standard’s and Poor’s et Moodys de dégrader la note de la Hongrie avec une dette classée « catégorie à risques »...

Cette dégradation paraît, objectivement, absurde, du moins en aucun cas justifiée par l’état actuel de l’économie hongroise. Permettez-moi de citer M. Henri Guaino qui, dans un entretien aux Échos le 20 décembre 2011, disait ceci de l’éventuelle perte par la France du triple A : « Une dégradation serait totalement injustifiée, la France ne présente aucun risque de défaut sur sa dette. Certes, l’État est très endette mais il est fort, l’impôt est payé, le gouvernement fait preuve de détermination pour assainir ses finances. Le seul risque est de devenir une cible pour la spéculation ». Le constat et l’analyse valent pour la Hongrie !

« Cette dégradation paraît, objectivement, absurde, du moins en aucun cas justifiée par l’état actuel de l’économie hongroise. »

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