Europe : Les nostalgiques de la guerre froide.

Jeudi 17 octobre 2013 // L’Histoire


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Plus de vingt ans après, que vient-on nous parler de guerre froide entre Washington et Moscou alors qu’est manifestée leur alliance objective ? Le neutralisme redevient une idée neuve en Europe.

Au temps de la guerre froide, la France gaullienne qui prônait la détente était accusée de neutralisme, le Royaume-Uni était fier de sa relation spéciale avec les États-Unis, l’Allemagne occidentale hésitait entre l’alliance française et la sujétion atlantique, l’Italie faisait le grand écart entre Moscou et le Vatican en cherchant son salut dans une Europe émergente. Aujourd’hui, les rôles sont renversés. L’Europe n’émerge plus, elle flotte sans oser sombrer. Rome sort groggy du berlusconisme qui avait enterré ses généreuses illusions sous une pluie de paillettes. Berlin, vouée à la grande coalition, est aussi immobile que le mime Marceau. Londres revient à son splendide isolement. À Paris, Hollande est consacré plus vieil allié de Washington.

La politique internationale classique européenne - a perdu ses repères depuis la fin de la guerre froide est-ouest. Où est notre boussole ? Comme toujours, c’est l’Allemagne. Mme Merkel s’est complu dans une ambiguïté liée à une campagne électorale pour elle difficile car elle partait de trop haut et sa seule personne ne faisait pas oublier une longue série de revers régionaux. Mais plus fondamentalement, la chancelière, en cela démentie par personne et surtout pas par le SPD (Sociaux-démocrates), savait d’instinct qu’il était urgent de ne rien faire. En l’occurrence, de ne pas emboîter le pas aux Français. La Chambre des Communes lui a donné raison. Cameron ne voulait pas se faire doubler par Hollande comme allié privilégié de ce qu’il présumait être le jeu de Washington. Il s’est fait contourner par sa droite.

Pour Mme Merkel, le choix n’était pas entre l’axe franco-allemand et une alliance germano-russe comme l’a suggéré le parti anti-euro AfD (Alternative pour l’Allemagne), c’est-à-dire entre le XX° et le XIX° siècles. La fin de la guerre froide et la réunification allemande ont pu faire craindre un retour au Sonderweg bismarckien. La chancelière a soigneusement évité durant tout son parcours politique toutes référence à son éminent prédécesseur. Quelque part, Angela Merkel est restée la fille de l’Est, ce qui veut dire aussi la fille de l’Ostpolitik (la politique à l’Est) de Willy Brandt des années 70 et de la crise des euromissiles des années 80. Elle excelle en langue russe alors qu’elle connaît peu de français. Elle n’entretient à l’égard de Moscou ni complexe ni esprit de revanche. Elle connaît la Russie réelle et non celle fabriquée par des décennies de guerre froide. Angela Merkel depuis l’université n’a jamais bougé du même quartier à Berlin. Elle est une vraie berlinoise et n’a pas besoin d’un président américain pour le lui rappeler. Obama, par son extériorité physique et intellectuelle au continent européen - de même qu’au Moyen Orient -, ouvre un champ nouveau et considérable à une véritable indépendance de l’Europe entière. Par sa simple gestuelle, il a fait de Poutine un vrai européen (peut-être pour l’écarter de l’Asie Pacifique qu’il entend se réserver).

Engagée comme elle l’est dans la direction inverse, comment la France va-t-elle pouvoir opérer un demi-tour complet sans paraître se mettre à la remorque de l’Allemagne ? Mme Merkel, qui ne semble pas vouloir jouer les premiers rôles en politique mondiale, lui laisserait volontiers l’initiative s’il acceptait de se mettre au diapason de ce qu’elle perçoit de la volonté générale européenne de neutralisme.

Apparemment ce vocable ne fait plus peur. Personne ne le caricature en pacifisme ou en politique de renoncement. Le neutre passif supposait un ou plusieurs protecteurs, mais nous ne fûmes jamais autant sous protectorat américain qu’à l’époque de notre plus fort engagement dans l’OTAN qui valait alignement. Les neutralistes, les Tito, Nasser et Nehru, furent les hérauts du non-alignement. C’est bien parce qu’il n’y a plus de guerre froide, comme hier en rejet de celle-ci, que le neutralisme a gagné ses lettres de noblesse. De Gaulle fut traité de neutraliste et même de titiste face au communisme parce que pour renverser l’ordre de Yalta, il menait une politique de détente à l’Est et prônait une solution de neutralité pour mettre un terme à guerre du Vietnam. Après la catastrophe de l’invasion de la Tchécoslovaquie en 1968, l’Allemagne prit le relais pour négocier directement avec Moscou un ordre de paix européen qui supposait en premier lieu le renoncement à la force. Cette Ostpolitik s’inscrivait en droite ligne de l’enseignement constant des papes au XX siècle, réaffirmé dans Pacem in Terris (1963) et mis en pratique face à tous les conflits armés par Paul VI (Jamais plus la guerre), Jean-Paul II et dernièrement le pape François dans sa lettre au G 20 à Saint-Pétersbourg. L’Europe tout entière pourrait aujourd’hui le proposer au monde.

Hollande cocher de l’Europe de Merkel ou pire d’une nouvelle Europe vaticane ? Sera-ce plus facile à avaler si la suggestion venait de la part des sociaux-démocrates au sein de la grande coalition issue des élections allemandes du 22 septembre, rejoints par les travaillistes britanniques et les démocrates italiens ? Paradoxalement, cela permettrait de rétablir le consensus national sur la politique étrangère et d’ôter un argument de poids au Front national. Mais il faudrait pour cela qu’Hollande se donne rapidement un autre ministre des Affaires étrangères, si possible bon germaniste, libéré des réflexes et des préjugés de la guerre froide et de l’Europe américaine.

 

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