Euro 2012 : Un bon match, mais une chambre hors de prix.

L’Ukraine a du mal à séduire.

Mercredi 11 avril 2012, par Andriy Kapoustine // Le Monde

Il s’en est fallu de peu que soit retirée à l’Ukraine la coorganisation (avec la Pologne) du Championnat d’Europe des nations de football. Kiev a finalement rempli son contrat auprès de l’UEFA. Mais de là à attirer les touristes européens...

Dzerkalo Tyjnia Kiev

En janvier dernier, le vice-Premier ministre de l’Ukraine, Boris Kolesnikov, faisait un premier bilan de la préparation de l’Euro 2012. Comme toujours, il s’exprimait en termes secs et concrets, brandissant chiffres et faits sans cacher sa satisfaction devant
l’état d’avancement des travaux. Il est vrai qu’en un court laps de temps, sous sa direction, un grand bond en avant a été accompli, comme le confirme la décision de l’UEFA de laisser l’Ukraine organiser effectivement sa part du tournoi. Quant au prix que cela a pu avoir, c’est une autre question. A en croire le vice-Premier ministre, la préparation de l’Euro 2012 aurait coûté au budget du pays entre 700 et 800 millions de dollars, pour la construction de stades à Lviv et à Kiev, entre autres. Le reste serait passé dans les infrastructures que l’Ukraine va pouvoir utiliser pendant des années après le coup de sifflet final du dernier match de l’Euro sur son territoire. Sans l’Euro, notre principal aéroport n’aurait effectivement pas été rénové et nos routes auraient continué à ressembler à un décor de film de guerre.

De plus, des investisseurs privés ont contribué à diminuer le poids que cela aurait représenté pour le budget national. Par exemple, le richissime Riant Akhmetov a pris à son compte la construction du stade Donbass-Arena (à Donetsk), ainsi que celle de l’hôtel Donbass Palace. Oleksandr laroslavsky, oligarque président du principal club de football de Kharkov, a financé la rénovation du terminai de l’aéroport de Kharkiv, du stade et de l’hôtel Kharkiv Palace - des investissements qui représentent quelques centaines de millions de dollars supplémentaires.

La médaille a un revers. Il est difficile de savoir quelle part de ces infrastructures est effectivement intégrée financièrement au projet de l’Euro. Car, si l’on en juge par leurs dimensions, celles-ci ont dû en réalité coûter des milliards, forcément pris sur le budget de l’Etat. Il est clair que pour le prestige du pays et du pouvoir actuel, il ne fallait pas regarder à la dépense - les spécialistes les plus sceptiques déclarent dès à présent que le tournoi va coûter à l’Ukraine de 7à 8 milliards de dollars...

Les appels aux sponsors étrangers sont restés sans réponse. L’Ukraine a reçu sa première douche froide au mois de décembre, quand il s’est avéré que, sur les seize équipes en compétition, trois seulement séjourneraient dans le pays. D’autant que l’une de ces trois braves équipes n’est autre que le Onze national ukrainien. Les autres, malgré les inconvénients et les frais de transport, préfèrent encore venir jouer leurs matchs depuis la Pologne. Certes, le gouvernement n’en est en rien responsable. L’organisation de la phase finale repose sur deux intervenants : le premier, l’Etat, a l’obligation devant I’UEFA de gérer le tournoi à un macro niveau (préparer stades, aéroports, infrastructures routières et autres zones d’entraînement, garantir la sécurité des déplacements, installer les familles [des délégués] de l’UEFA dans des hôtels cinq étoiles). Le reste, c’est-à-dire l’organisation des conditions du séjour des masses de supporters, incombe aux pouvoirs locaux. L’Etat a donc rempli sa part des obligations. Les gens de l’UEFA verront toutes leurs exigences satisfaites dans le domaine des hôtels cinq étoiles. Mais, pour le million et demi de spectateurs attendus, c’est autre chose...

A la mi-décembre soit, cent soixante-quinze jours avant le coup d’envoi, l’auteur de ces lignes s’entretenait avec Martin Kallen, directeur opérationnel de l’UEFA, venu spécialement à Kharkiv pour l’inauguration du Kharkiv Palace. Responsable de la préparation de la Pologne et de l’Ukraine, il évoqua la douleur de l’Ukraine face au refus des joueurs des équipes nationales de séjourner sur place. A la-question "peut-on y changer quelque chose ? Kallen, d’ordinaire si diplomate, répondit de façon claire et précise - C’était sans espoir.

L’essentiel, du côté ukrainien, est donc de ne pas perdre les spectateurs européens, tâche qui ne peut être accomplie avec succès que par les pouvoirs locaux. Ces derniers, dès le début de l’année, auraient dû se lancer dans une campagne de séduction agressive en Europe. Ils auraient dû changer leur présentation, faire tout leur possible pour surmonter les peurs que les spectateurs associent à l’Ukraine - comme, sur Internet, ces rumeurs sur le sida et la tuberculose, ou les maladresses du pouvoir à Kiev, qui, à la fin de l’année dernière, avait annoncé l’existence d’une épidémie de rage. Sans parler des angoisses liées à l’écologie, des inquiétudes sur la qualité de la nourriture, de l’eau potable qui ne l’est pas. On saisit mieux le message, dans la présentation de Kiev, de la fin du passage sur l’économie de la ville. "Depuis 1’accident de Tchernobyl, survenu en 1986 à 100 km au nord de Kiev, les ressources en énergie hydroélectrique ont progressé. A cela s’ajoutent l’absence d’infrastructures touristiques normales, les craintes quant à la corruption des organes représentant la loi et les, prix qui ne correspondent que rarement à la qualité.

A moins de cent jours du coup d’envoi, ces interrogations sont toujours sans réponses. Au lieu de cela, nous avons immanquablement eu droit à un rapport sur la glorieuse mise en ligne du site Internet des villes d’accueil. Sont-elles prêtes ? C’est une autre question. Si l’on suit la logique des maires locaux, ces seuls sites Internet devraient suffire à susciter un raz de marée d’enthousiasme parmi les supporters, avides de découvrir la partie ukrainienne de la compétition. Sachant que la préparation de ces sites a été pilotée par l’UEFA depuis octobre 2010, il était évident que cette phase des préparatifs allait se dérouler sans trop de difficultés. Par exemple, l’UEFA recommandait que les sites soient dotés obligatoirement d’une version en anglais, d’indications sur le logement, les curiosités touristiques, les transports, ainsi que de statistiques de trafic sur le site et d’un système-efficace de gestion du contenu. Il fallait pouvoir également répondre aux questions des spectateurs potentiels : prévoir des systèmes de réservation en ligne, fournir un minimum d’information sur les villes,- signaler les restaurants, proposer des cartes, indiquer le stade avec ses caractéristiques et comment y accéder, de même que les matchs prévus, etc. L’UEFA a même donné à ces villes la possibilité de se faire connaître sur son propre site. De ce côté-là, tout va bien. A une exception près : l’UEFA a oublié à qui elle avait à faire et elle a permis aux villes d’accueil de prendre indépendamment des décisions quant au contenu des pages web.

Ainsi, sur le site du profil de la ville de Donetsk pour l’Euro 2012, au lieu de "bus", les auteurs ont écrit "bass" dans un anglais douteux. Sous un déluge de critiques, le site a été aussitôt reconstruit. Ce qui a de nouveau ponctionné le budget, mais Donetsk a continué à utiliser des traductions assistées par ordinateur. Cela en dit long sur le niveau des gens qui sont responsables de la préparation sur place. Par conséquent, il n’y a pas que dans la police que nous avons un problème avec l’anglais. [La police ukrainienne, peu habituée au déferlement d’étrangers que représente une compétition de ce genre, aurait reçu une formation aussi tardive que rudimentaire en anglais.]

Le pire reste la question de l’hébergement des supporters. Mais c’est un sujet tellement énorme, qui comporte tellement de facettes que dans le cadre de cet article nous n’aurions pas la possibilité de toutes les évoquer. En revanche, soyons francs, la partie est perdue d’avance pour qui aurait voulu réserver un logement bon marché en Ukraine pour l’Euro 2012. Car la rapacité de nos tour-opérateurs nationaux et de l’hôtellerie continue à rebuter même ceux qui rêvent encore de venir assister chez nous à la compétition. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. A Lviv, à la mi-juin 2011, Booking com, site de réservations international, proposait entre autres les solutions suivantes : un lit dans un dortoir à 32 places pour 43 dollars (par nuit) ; un lit dans une chambre à trois lits avec toilettes sur le palier : 373 dollars ; une chambre "de luxe" dans un hôtel coûtait 777 dollars. A Donetsk, dans les campings, la fourchette des prix pour une tente à deux places allait de 98 à 163 dollars. Un lit dans une chambre pour quatre personnes coûtait 99,50 dollars et un hôtel proposait même une chambre double à 1596 dollars.

Il n’y a donc presque pas eu de réservations à l’avance, ce qui a obligé les hôtels et les propriétaires à sérieusement réviser leurs prix à la baisse à l’approche de la compétition. Ainsi, à Kiev, un lit dans un dortoir pour douze personnes, proposé il y a un an à 149 dollars, n’en vaut plus que 10 aujourd’hui. Et un trois pièces loué 1 989 dollars est affiché maintenant à 249 dollars. D’où ce pronostic plutôt pessimiste : les supporters viendront certes assister aux matchs, mais ils adopteront un parcours rudimentaire : aéroport-stade aéroport, au mépris de cet accueil ukrainien tant vanté dans nos réclames.

Boris Kolesnikov le confirme : trois allers-retours pour trois matchs avec un billet allant de 250 à 400 dollars ne reviendront pas plus cher pour les Européens que dix à douze jours de séjour en Ukraine. C’est vrai, heureusement, il `est encore temps d’essayer d’améliorer toutes ces prestations. On peut expliquer aux futurs visiteurs les nuances du change, quelles cartes de crédit sont acceptées : on peut leur fournir des informations sur la location de voitures, comment se procurer du carburant, quel niveau de service espérer sur les routes, et pas seulement sur le bortsch [le plat national ukrainien] et le poulet à la Kiev. En tout cas, il faut présenter davantage d’informations séduisantes. Et si les pouvoirs locaux n’en sont pas capables, qu’ils fassent donc appel à des spécialistes dans le domaine du tourisme, de l’histoire et des arts.

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