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Etats-Unis : une ruée illusoire sur les gaz de schiste.

Par Thomas CANTALOUBE

Jeudi 22 novembre 2012 // Le Monde

De notre envoyé spécial dans le Colorado

Le long de l’autoroute 70 qui traverse les montagnes Rocheuses d’est en ouest, les noms de villes les plus improbables se succèdent les uns aux autres : Eagle (Aigle), Gypsum (Gypse), Cabondale (La Vallée du carbone), No Name (Sans nom), Silt (Limon), Rifle (Fusil), Parachute, et notre destination finale, Battlement Mesa (La Colline du rempart). Le pays a beau être jeune, plus personne ne sait vraiment pourquoi ni comment les pionniers ont choisi ces patronymes.

Par contre, tout le monde sait pourquoi cette portion d’autoroute qui unit le Colorado et l’Utah a hérité du surnom d’Energy Alley : les ressources naturelles contenues dans le sous-sol sont censées faire de cette région un nouveau Dubaï. Uranium, radium, charbon, gaz naturel, huile de schiste…

En mars 2010, le journal local, le Daily Sentinel, lançait une série d’articles sur « l’allée de l’énergie » intitulée : « La route de la fortune ». Principal argument justifiant cet engouement : le gaz de schiste, censé représenter le nouveau Graal américain d’une énergie pas chère et abondante avec, comme horizon géopolitique l’indépendance énergétique du pays. Aujourd’hui, les contreforts de montagnes et les plateaux d’altitude forment une gigantesque toile d’araignée de tuyaux et de puits de forages. Des camions sillonnent sans interruption l’autoroute et les petites artères de campagne, mais les signes extérieurs de richesse sont difficilement perceptibles.

Le taux de chômage dans le comté de Garfield, au cœur d’Energy Alley, est de 7,6 % (la moyenne nationale se situe à 7,8 %), et les commerçants ont plutôt tendance à se plaindre de la baisse de leur chiffre d’affaires. À Parachute, bourgade d’un millier d’âmes le long de la Highway 70, deux gigantesques motels demeurent en partie vides alors qu’ils affichaient complets il y a encore deux ans. Le gaz de schiste est-il vraiment ce miracle énergétique tant vanté ? On dirait bien que non. Et pourtant, les forages continuent.

Puits et stockage de gaz de schiste autour de Battlement Mesa
Puits et stockage de gaz de schiste autour de Battlement Mesa© Thomas Cantaloube

Bob Harrington a 70 ans bien sonnés et est affecté d’une légère surdité. Il s’est installé à Battlement Mesa pour sa retraite, dans une jolie maison au bout d’un cul-de-sac dominant la vallée. Il pensait y couler des jours heureux avec sa femme jusqu’à ce qu’il découvre non pas un, mais plusieurs projets de forages dans sa résidence, dont un puits prévu au milieu du terrain de golf, et un autre sur le terrain de baseball de l’école… Lui qui n’avait jamais milité de sa vie a rejoint une association locale pour tenter de faire échouer les ambitions des compagnies gazières. Quand on lui demande de quoi il a peur, il nous regarde d’un air amusé, avant de répondre : « On voit bien que vous n’avez jamais été dans une zone de forage ! » Il grimpe alors dans la voiture pour nous emmener en balade.

Premier arrêt : un puits comme des centaines d’autres, un peu au-dessus de sa résidence. Celui-ci a l’avantage de ne pas être grillagé ou situé sur un terrain privé, on peut donc l’examiner sans risque de se faire arrêter. Un bourdonnement diffus, une odeur déplaisante dans l’air et, au bout de quelques minutes, un début de mal de tête. « N’allumez pas votre cigarette par ici », s’amuse Bob. « C’est la première chose que les ouvriers qui s’occupent de ces puits apprennent. »

Deuxième arrêt : une maison neuve, en bordure d’une petite route de campagne, donnant sur quelques puits en contrebas. Un panneau WPX Energy est fixé sur la clôture. Frank Smith, le jeune directeur du Western Colorado Congress, l’association locale à laquelle appartient Bob, nous accompagne. Il connaît bien l’histoire de cette maison : « Elle appartenait à l’un de nos membres et, après que les premiers puits ont été forés, il est tombé malade : insomnies, problèmes digestifs, crampes… Il s’est plaint à WPX Energy qui exploite ces forages et les a menacés de porter plainte. Des responsables sont venus le voir et lui ont acheté la maison et tout le terrain autour. Surtout, ils lui ont fait signer un accord de confidentialité. Impossible de savoir ce qui s’est vraiment passé, aussi bien sur sa maladie que sur le rachat de sa propriété, alors qu’il existe un véritable intérêt public à connaître la vérité ! »

Depuis la fin des années 2000, quand les forages pour extraire le gaz de schiste se sont multipliés aux quatre coins des États-Unis, de nombreux habitants ont commencé à se plaindre. Aussi bien des nuisances associées à ce développement (allant des camions défonçant les routes de campagne jusqu’à des fuites de gaz dans les robinets des maisons) que de maux plus graves (bétail mourant, maladies débilitantes). Un film documentaire a même été tourné, qui a rencontré un petit succès et une nomination aux Oscars, recensant toutes les conséquences humaines et environnementales de l’exploitation du gaz de schiste : Gasland.

Malgré le nombre de témoignages concordants, l’industrie a toujours affirmé qu’il n’y avait aucun danger. Quant aux autorités de santé américaines, elles n’ont toujours pas rendu d’avis scientifique sur la question. « Les responsables de l’industrie gazière voient ces problèmes en termes de relations publiques et pas du tout en termes de santé publique », dénonce Frank Smith. « Leur réponse consiste à débourser de l’argent dans les médias et auprès des gens pour dire qu’il n’y a aucun problème. »

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