États-Unis – Europe : Renouer avec Poutine

Jeudi 9 juillet 2015 // Le Monde

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Américains et Européens cherchent à reprendre langue avec le président russe. Encore faut-il rendre compatibles leurs raisons et les siennes.

Les dirigeants des pays du monde se divisent en deux catégories : ceux qui ont le temps et ceux qui comptent en mois. Obama n’a plus que dix-huit mois devant lui : il ne peut se permettre de rater son rendez- vous avec Téhéran le 30 juin. L’année 2016 toute à la campagne qui doit désigner son successeur, il sera un « canard boiteux ». ii est donc en position défavorable face à des gens qui ont tout leur temps : les Ayatollahs de Téhéran, Poutine et Xi Jinping. Le jeu est inégal. Celui qui dispose de son temps a toujours l’avantage.

Dans ces conditions, pourquoi donc avoir perdu presque deux ans ? Le G 20 de Saint-Pétersbourg en septembre 2013 avait permis la première avancée sur la crise syrienne avec l’accord russo-américain sur le démantèlement des armes chimiques d’el-Assad. Le 22 mai 2015, le secrétaire d’État américain John Kerry est verni faire amende honorable à Sotchi où devait se tenir en juin 2014 le G 8, replié à Bruxelles par les sept occidentaux pour cause de Crimée. Le G 7 doit se retrouver en Bavière les 7 et 8 juin prochains toujours sans son huitième membre. Le pauvre petit soldat Kerry - candidat démocrate malheureux mais honorable contre un second mandat de George Bush et qui assez bon francophone passe pour francophile - fut accueilli avec d’autant plus de chaleur par son sempiternel homologue Lavroff et le président Poutine chacun pendant quatre heures d’horloge ! Obama a ainsi confirmé qu’il n’avait plus désormais qu’un seul but quasi obsessionnel qui doit décider de sa place dans l’Histoire : l’accord avec Téhéran.

Pour l’obtenir il a besoin de Moscou. Des cinq autres partenaires aussi, et Fabius sait faire monter les enchères - il est dans son droit. Mais d’abord Washington a besoin de Moscou parce que c’est à la Russie que l’Iran doit remettre son stock d’uranium enrichi et c’est Moscou qui doit livrer en échange les substances atomiques nécessaires au développement de l’énergie pacifique. Aussi parce que Moscou détient aussi une des clefs de la guerre syrienne. Car quoique chacun le nie, l’accord avec l’Iran ne saurait rester que nucléaire. Il aura des conséquences à travers tout le Moyen- Orient, qu’il réussisse ou qu’il échoue.

Au-delà des apparences, Washington et Moscou œuvrent en parallèle dans la région. L’émigration russe influente au sein de la droite israélienne oblige ta diplomatie russe à pratiquer une forme de grand écart avec Téhéran et Ramallah (Palestiniens). N’appréciant guère les Saoudiens surtout quand ils manipulent les cours du pétrole d’une manière qui handicape l’économie russe plus que tout système de sanction, la Russie ne dispose pas de solutions alternatives à Damas dans le monde arabe. AiSissi ne sera jamais pour elle ce que Nasser avait représenté pour l’URSS. A l’ONU, Moscou a juré qu’on ne l’y reprendrait plus après le détournement de la résolution libyenne sur Benghazi en 2011. L’Union européenne espère toutefois encore son soutien dans la lutte contre les passeurs d’immigrants à partir des ports libyens. Le Premier ministre italien s’était spécialement rendu rencontrer Poutine en mars dernier. Les Européens ont délibérément mis une sourdine à leur partenariat oriental lors du dernier sommet de Riga les 23-24 mai. Ce n’est pas au moment où Kerry revenait de Sotchi que Bruxelles allait accélérer ! Un peu de cohérence sur ce dossier entre Américains et Européens et au sein des Européens eux-mêmes ne pouvait pas faire de mal.

Avant de se prêter à un rapprochement, Moscou voudra pousser son avantage. Le secrétariat de l’Otan dit craindre une offensive sur le front est-ukrainien pour l’été. Objectivement, tout joueur d’échecs serait en situation pour aller au moins à dame. En position de force, l’excellent joueur qu’est Poutine a le loisir, s’il le souhaite, de marquer des points en Ukraine - acculée à faire défaut sur sa dette et donc de provoquer des réactions de la part des créanciers occidentaux, agacés tout autant par le refus de Kiev de voter les textes constitutionnels requis par l’accord de Minsk II. Quoi qu’il se passe dans les semaines qui viennent dans l’Est ukrainien, c’est la situation au Proche et au Moyen-Orient qui l’emportera sur toute autre considération. Faire l’impasse sur l’Ukraine s’il le faut Kerry n’a pas pu être aussi direct (quoique...) mais Poutine a pu comprendre ce qu’il voulait des intentions d’Obama.

Réintroduire la Russie de Poutine, dotée par lui d’une politique indépendante, dans la réalité du concert européen et au G 8 n’est pas au-dessus des moyens des divers intervenants. Des accords-cadres en mer Noire et en Arctique, les deux frontières sur lesquelles la Russie post-91 peut encore développer ses énormes potentiels, ne sont pas hors de portée. Bloquée par la Chine en Asie centrale et en Extrême-Orient, la Russie peut encore jouer sa part au Moyen- Orient. Un accord implicite constituerait le tournant dont Américains, Européens et Russes ont besoin pour retrouver le sens de la « Maison Commune ».

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