Etat-Unis : Roger, 60 ans, chef à la CIA et converti à l’islam.

Vendredi 20 avril 2012 // Le Monde

Drapeau de FranceC’est le responsable de la sécurité le plus discret de Washington. A la tête du Centre de lutte antiterroriste de l’agence de renseignements américaine depuis 2006, il est responsable du programme de frappes de drones à l’étranger.

Pour chaque nuage de fumée qui suit une frappe de drone de la CIA, des dizaines de volutes permettent de remonter jusqu’à une maigre silhouette, debout dans une cour, au quartier général de l’agence, à Langley, en Arginie. Cet accru à la nicotine mal rasé, va sur ses 6o ans. Ses costumes noirs évoquent un entrepreneur de pompes funèbres. Chef du Centre de lutte antiterroriste (Counter Terrorism Center, CTC) de la CIA depuis six ans, l’homme est ni plus ni moins le fossoyeur d’Al-Qaida. Opérant sous le nom d’emprunt de Roger, il est à la fois le plus important et le moins visible des responsables de la sécurité de Washington. Principal artisan de l’offensive des drones de la CIA, il a pris la tête de la traque d’Oussama Ben Laden. A divers égards, c’est aussi grâce à lui que le gouvernement Obama a fait des assassinats ciblés la pierre angulaire de sa politique antiterroriste.

Ses collègues décrivent Roger comme un être pétri de contradictions. Ce gros fumeur passe des heures à courir sur un tapis de course. Notoirement désagréable, il a pourtant été capable de s’assurer suffisamment de soutiens pour conserver-son poste. Il dirige une campagne de frappes aériennes qui a tué des milliers d’islamistes et provoqué la colère de millions de musulmans, mais il est lui-même converti à l’islam.

Ses partisans n’essaient même pas de le faire paraître sympathique. Au lieu de cela, ils soulignent ses capacités opérationnelles, sa connaissance de l’ennemi et son infatigable labeur. Dire qu’il est irascible est un euphémisme, assure un ancien haut responsable de la CIA, mais son expérience et ses relations ont fait de lui quelqu’un d’absolument indispensable. Ses détracteurs prennent moins de gants. Il n’a pas du tout l’esprit d’équipe, fait valoir un ancien haut responsable de l’armée. Mais tous s’accordent à souligner sa longévité à ce poste. Depuis qu’il est devenu chef de l’antiterrorisme, Roger a travaillé pour deux présidents, quatre directeurs de la CIA et quatre directeurs du renseignement national. Aux échelons supérieurs de la sécurité nationale, seul Robert Mueller, nommé directeur du FBI peu avant les attentats du ii septembre 2001 et toujours en poste, est resté en place plus longtemps.

Né en Virginie, dans une banlieue aisée, Roger a grandi dans une famille dont plusieurs membres, sur deux générations, ont travaillé pour la CIA. En 1979, quand sa propre carrière a démarré au centre de formation de la CIA, Roger n’a guère laissé deviner ce qu’il allait devenir. Un camarade de formation a gardé le souvenir d’un élève peu brillant, que les formateurs prenaient à part pour l’inciter à mieux faire.

Ses premières missions à l’étranger se sont déroulées en Afrique. Là, la gabegie des gouvernements locaux et les guerres tribales, ainsi que l’intervention minimale du quartier général, lui ont fourni une expérience qui s’est avérée précieuse dans le monde de l’après-11 septembre. Bon nombre des agents antiterroristes les plus chevronnés de la CIA se sont fait les dents en Afrique. C’est un continent chaotique, vous êtes obligé de le comprendre et de le gérer psychologiquement, explique un ancien collègue de Roger. Ce dernier a acquis une très grande connaissance de la politique tribale et de la guerre. lia écrit des centaines de rapports de renseignement sur ces sujets.

Il a aussi épousé une musulmane rencontrée à l’étranger, d’où sa conversion à l’islam. Il ne répugne pas à parler de sa religion, mais il ne la pratique pas de façon ostentatoire. Il n’y a pas de tapis de prière dans son bureau, bien qu’on le voie souvent égrener son chapelet. Roger n’a pas fait partie de la première vague d’agents de la CIA déployée après les attentats du ii septembre et il n’a jamais travaillé dans les prisons secrètes de la CIA où les membres d’Al-Qaida étaient soumis à des techniques d’interrogatoire des plus brutales. Mais, par la suite, il s’est vu confier de hautes responsabilités : chef des opérations du CTC, chef de station de la CIA au Caire et même un poste de premier plan à Bagdad en pleine guerre d’Irak.

Au cours de cette ascension, il n’a pas manqué d’avoir des accrochages avec des personnalités influentes comme David Petraeus, alors à la tête du commandement central en Irak et en Afghanistan, qui contestait la vision très pessimiste de l’Agence sur ces deux guerres. Les deux hommes ont dû faire des concessions mutuelles au moment où Petraeus a été nommé directeur de la CIA. Dès le départ, Roger a pris son travail à coeur. Il est toujours le premier arrivé et reste jusque très tard dans la nuit, quand il ne dort pas surplace. Cet homme de forte constitution est aujourd’hui d’une maigreur effrayante. Et lui qui avait arrêté de fumer, il y a une dizaine d’années, s’est remis à enchaîner cigarette sur cigarette.

Certains considèrent Roger comme le responsable de la plus grande tragédie qui ait frappé la CIA : l’attentat suicide de décembre 2009 qui a coûté la vie à sept agents de l’Agence sur la base de Khost, en Afghanistan. Selon un rapport interne, les vérifications sur l’identité de l’auteur de l’attentat suicide, un agent double jordanien qui avait promis des révélations sur les dirigeants d’Al-Qaida, ont été insuffisantes et le rapport fait état de "négligences en haut lieu".

La responsabilité de Roger dans l’attentat de Khost et ses manières peu amènes auraient pu lui être fatales - il a d’ailleurs été écarté de plusieurs promotions, notamment du poste de directeur du National Clandestine Service ; chargé des opérations spéciales de la CIA à l’étranger. Mais, selon plusieurs témoignages au sein des services secrets, nul ne peut nier que l’arrivée de Roger au CTC a coïncidé avec la désintégration remarquablement rapide de la nébuleuse Al-Qaida et la mort d’Oussama Ben Laden, le 1er mai 2011.

Quand Michael Hayden a été nommé directeur de la CIA, en mai 2006, Roger avait déjà posé les bases d’un durcissement de la campagne de frappes de drones de l’Agence. C’est sous la direction de Hayden que la CIA a cessé de prévenir les autorités pakistanaises avant chaque intervention et que le nombre de frappes a augmenté, passant de trois en zoo6 à trente-cinq en 2008. Une autre proposition du chef de l’antiterrorisme, un an plus tard, a eu des effets encore plus remarquables. "Il a débarqué avec un concept nouveau, raconte un ancien haut responsable de la CIA, éliminer du champ de bataille les terroristes les plus aguerris." Il s’agissait de "frappes signées" c’est-à-dire d’attaques a lancées contre des insurgés en fonction de leur comportement. Auparavant, la CIA devait avoir confirmation de la présence d’un haut responsable d’Al-Qaida avant de tirer. Grâce à Roger, les drones peuvent désormais frapper des rassemblements de militants sans qu’un membre identifié comme appartenant à Al-Qaida soit nécessairement dans les parages.

Cette approche impitoyable était en phase avec celle d’Obama. Peu après son entrée en fonctions, le président a en effet rencontré son premier directeur de la CIA, Leon Panetta, et lui a ordonné de redoubler d’efforts dans la lutte contre Al-Qaida.

De cinquante-trois frappes en 2009, la CIA est passée à cent dix-sept en 2010, avant que s’amorce une légère diminution en août. Cette augmentation du nombre de frappes avait déjà permis d’affaiblir la nébuleuse Al-Qaida au moment où la trace d’Oussama Ben Laden a été retrouvée à Abbottabad, au Pakistan. Roger n’apparaît pas sur les photos prises dans la salle de situation de la Maison-Blanche le jour du raid à Abbottabad. Il était resté au siège de la CIA et ne s’est guère autorisé à exulter. Quand l’opération Geronimo contre Oussama Ben Laden a pris fin, il est simplement sorti fumer une cigarette.

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