Et si on aimait Bernard Maris ?

Par Gérard LECLERC

Jeudi 25 juin 2015 // La France

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Depuis son sauvage assassinat avec l’équipe de Charlie Hebdo, on n’a pas assez, à mon goût, parlé de Bernard Maris. Certes, il était complètement solidaire d’une rédaction à laquelle sa mort l’identifie définitivement.

Mais il était quand même ce personnage original, cet économiste anticonformiste, cet humaniste à la curiosité multiple, que l’identité du journal satirique ne recouvre pas vraiment. Je n’ai pas été témoin des discussions de l’équipe, mais je suis à peu près sûr qu’il y avait son ton propre, un peu comme l’admirable critique littéraire qu’est Philippe Lançon, qui a miraculeusement échappé à la tuerie, quoique très gravement blessé. Un ton propre, avide d’entendre d’autres tons résonner avec leurs couleurs contrastées. Je remarque que dans le livre posthume qu’il nous laisse à la gloire de la France (tiens !) il distingue deux personnalités, qu’il estime être parmi les plus grands défenseurs de son pays.

François Cavanna « rat d’archives et grand connaisseur de la période des rois fainéants, incroyable goûteur et apprêteur de la langue, ennemi radical du point-virgule que j’adore, et le meilleur conteur de l’histoire et de l’architecture de Paris. » Fort d’une unique conversation avec l’intéressé, je confirme. A l’écart des beuveries des Choron et compagnie, il se passionnait pour la langue et le style et je l’ai entendu disserter sur la vertu des notes en bas de pages. Le second défenseur de la France, c’était l’admirable Mustapha, lui aussi assassiné : « Mustapha, algérien, correcteur de son métier, immigré dont la syntaxe est tellement parfaite qu’il en remontrerait au Bon Usage -fait par un Belge, si j’ai bonne mémoire. »

Je ne partage pas pour autant toutes les admirations et les détestations de Bernard Maris. Parfois je proteste contre ses jugements à l’emporte-pièces. Comment peut-il mettre dans la même catégorie Adolphe Thiers et Charles de Gaulle, ce dernier étant accusé de s’être réfugié à Baden-Baden, « sous les jupes du général Massu » ? Comme s’il ne s’agissait pas d’une manoeuvre géniale, qui lui permit de reprendre la main par rapport à une situation qui lui avait échappé ! Mais il est vrai que dans ses foucades, il sait retrouver les proportions « De Gaulle ne fut pas toujours de Gaulle, et Massu « Massu le corsaire » disait Leclerc) ne fut pas qu’un tortionnaire. De Gaulle, Thiers, le peuple. Le Prince, les Grands, le peuple. Les trois ont fait la France et la feront. » C’est quand même sympathique un homme vraiment libre, trouvant son bien où il lui plaît, et donc capable au passage de saluer d’autres bandes que la sienne : « J’ai connu des gens plein de gaieté qui parlaient de la France avec tristesse, et d’autres plein de tristesse qui en parlaient encore joyeusement. A dire vrai j’ai connu des Français pleins de gaieté. Authie, Lapaque et leur bande, par exemple. »

Son éclectisme m’enchante. Réputé de gauche, il lit les historiens de droite avec plaisir « de Bainville à Tocqueville en passant par Pierre Chaunu et Patrick Buisson. » Il assène ses coups sans complexe, détaché des réflexes idéologiques. Jacques Duclos en prend pour son grade « appelant les ouvriers à la fraternisation avec l’occupant au nom de la lutte contre l’impérialisme
 
Dans son dernier (mais il l’ignorait !) livre, l’économiste s’est lâché au gré de ses tendances mais aussi de ses humeurs. S’il avait repris son manuscrit inachevé, l’aurait-il remanié ? Peu importe. Il nous a livré, un peu à la diable, ses impressions, son diagnostic sur ce qu’est la France aujourd’hui, jamais déconnectée de celle d’hier. Dans ses loisirs, n’avait-il pas trouvé le temps d’étudier sérieusement la figure et l’œuvre de Maurice Genevoix, dont il avait par ailleurs épousé la fille, en plaçant ce remarquable mémorialiste de la Première Guerre mondiale en vis-à-vis d’Ernst Jünger, beaucoup plus connu mais selon lui inférieur à l’auteur de Ceux de 14. Je n’ai pas le temps d’exprimer vraiment mes accords et désaccords avec un essai qui aborde, toujours avec humour, des questions si diverses. Je me retrouve tout à fait avec l’économiste qui décrit les effets calamiteux de la mondialisation et la destruction du territoire. Comment pourrais-je bouder mon plaisir, lorsqu’il déclare : « L ’enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime est une merveille, Élisabeth Badinter le sait bien, mais tout Ariès est une merveille : Histoire des populations françaises et de leurs attitudes devant la vie depuis le XVIIIe siècle, L’homme devant la mort etc. » Pourtant, je ne suis pas complètement d’accord à propos de la transition démographique étudiée par Ariès telle que Maris l’interprète ; car autant la maitrise des flux de population apparaît comme une nécessité, autant une attitude unilatéralement contraceptive peut déboucher sur ce que Pierre Chaunu avait prédit, avec le décrochage de toute une partie de l’Europe. Il est vrai que la France lui a échappé. Sait-on vraiment pourquoi ?

Mais j’ai envie d’associer à cet adieu qu’il nous adresse, l’avant dernier livre de Bernard Maris, intitulé Houellebecq économiste, car c’est un modèle du genre qui apporte une conclusion heureuse au principal labeur d’une vie, celui de l’économiste. Le regard qu’il porte sur le romancier est d’évidence très ciblé, mais il fait ressortir une étonnante congruence avec son propre souci d’analyste. Il a retrouvé une peinture des mœurs et des habitus, qui correspond à son sentiment et à la distance qu’il a toujours eue à l’égard de l’orthodoxie disciplinaire de ses collègues. Ce qu’il a refusé de toute son âme, ce sont les a priori d’une science « où ne doivent régner que l’égoïsme, la cruauté et le cynisme. L’altruisme, la coopération sont des notions anti-canoniques, comme la compassion, le don ; la générosité, et bien entendu l’acte suprême, l’amour. » Houellebecq avait été bouleversé d’avoir été compris de façon aussi pénétrante. Confronté à Marshall, Malthus, Keynes et Schumpeter, il s’avérait être plus lucide que « les sachants ». Tel est le dernier message que Bernard Maris nous a adressé. Comment ne pas l’en remercier ?

Bernard Mails - « Et si on aimait la Franco », Grasset, 0412015, 144 pages, prix public : 15 €.
Bernard Maris - « Houelkbecq économiste », CoU. documents et essais, Flammadon, 0912014, prix public : 14 €.

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