OPINION

Et si l’on pensait aux chrétiens de Syrie

Le sort des minorités : Par ROLAND HUREAUX ancien préfet

Samedi 15 septembre 2012 // Le Monde

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Drapeau de FranceAprès des semaines d’emballement manichéen, des voix s’élèvent enfin qui expriment le doute quant à l’intérêt de l’engagement de la France au côté des rebelles syriens. La dictature de la famille Assad existe depuis plus de quarante ans sans qu’on s’en soit jamais ému ; elle s’était plutôt libéralisée ces derniers temps. Des dictatures, au demeurant, il y en a beaucoup dans le monde, et des pires, à commencer par l’Arabie Saoudite et le Qatar, nos "alliés" dans le conflit syrien. Des atrocités, il y en aurait eu bien moins si la prétendue rébellion n’avait été renforcée par des éléments étrangers, notamment d’Al-Qaïda, dotés d’armes sophistiquées par l’Otan et les pays arabes. . Les méthodes des rebelles, pénétrer dans les quartiers centraux pour y prendre en otage la population, y contribuent particulièrement.

Les massacres ne sont évidemment pas tous à mettre sur le seul compte du régime. La France aurait-elle là un intérêt particulier ?

Elle avait certes reçu un mandat de la Société des Nations sur la Syrie de 1920 à 1946. Or, la mission multiséculaire qui justifiait sa présence dans la région était la protection des minorités chrétiennes. Reniant cette mission historique, elle s’évertue aujourd’hui à détruire le seul régime arabe qui les protège encore et beaucoup fuient déjà les atrocités des rebelles à leur encontre. Un changement de régime à Damas signifierait l’accession au pouvoir des islamistes et donc, comme en Irak, l’exode des 2 millions de chrétiens et d’autres minorités.

Allons plus loin : quels sont les intérêts d’Israël et des Etats-Unis ? Il en existe, certes, mais aucun de décisif au point de justifier les risques ultimes. Détruire un allié de l’Iran ? Le contentieux avec ce pays est essentiellement nucléaire, un sujet sur lequel l’alliance syrienne n’a guère d’impact. Isoler le Hezbollah ? Mais faut-il mettre tout un pays à feu et à sang pour cela ? L’intérêt d’Israël est-il devoir la Syrie entre les mains des islamistes ? Est-il de laisser s’approcher des lieux saints les Turcs, qui Ies ont contrôlés pendant sept cents ans et ne l’ont pas oublié ? dissiper toute équivoque, le Kremlin adresse depuis quelques semaines des signaux clairs qui montrent qu’avec l’appui de la Chine et aussi des autres Bric, il ne lâchera pas le régime Assad : envois d’armes et de conseillers militaires, gesticulations maritimes, dernières déclarations de Poutine lui-même.

La Russie, géographiquement voisine du Proche-Orient et qui a, elle, le souci de défendre les chrétiens orthodoxes, s’accroche très fort à sa dernière position dans la région.

Comment s’en étonner ? Le port de Tartous, sa seule base en Méditerranée, a pour elle un caractère vital. C’est avec beaucoup de légèreté que Washington, Paris et Londres espèrent la faire céder.

On ne mesure pas par ailleurs à quel point l’affaire libyenne a été vécue comme une humiliation et une tromperie par les Russes et les Chinois. Ils considèrent que les Occidentaux ont largement outrepassé le mandat que le Conseil de sécurité, avec leur accord, avait donné et qu’on ne les y reprendra pas.

L’acharnement mis par Washington à vouloir à tout prix renverser le régime Assad ne semble plus relever d’une rationalité ordinaire mais de l’ hybris d’une grande puissance irascible qui ne supporte pas qu’on lui résiste. Celui de la France à lui emboîter le pas est, lui, parfaitement incompréhensible.

Au temps de la guerre froide, on savait que la divergence des points de vue entre les deux blocs ne devait pas laisser place aux malentendus. Si la paix a pu être alors préservée, c’est parce que personne n’était dupe de sa propre propagande. Acceptant leurs différences, les uns et les autres pouvaient pratiquer le crisis control. Le manichéisme hystérique, illustré parles récentes déclarations de Juppé, traitant l’attitude des Russes de « criminelle », le permet-il encore ?
« Jupiter rend fous ceux qu’il veut perdre. » Est-ce ce qui arrive aujourd’hui à l’Occident ?

En poursuivant avec tant d’insistance leur offensive en Syrie par mercenaires interposés, par des sanctions et par une campagne médiatique sans précédent en temps de paix, les Américains et les Français se sont mis eux-mêmes devant le risque de n’avoir bientôt plus à choisir qu’entre une reculade humiliante et un conflit frontal avec la Russie, dont les conséquences seraient incalculables. 

Valeurs actuelles.

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