Espagnols 522 ans plus tard...

Samedi 8 mars 2014 // L’Europe

Madrid souhaite accorder la nationalité espagnole aux descendants des Juifs séfarades expulsés en 1492 sans qu’ils renoncent à la leur.

Le gouvernement de Mariano Rajoy a annoncé le 7 février son intention de modifier le Code civil pour accorder la nationalité espagnole aux descendants des Juifs expulsés de la péninsule Ibérique en 1492. Cette décision suscite un vif intérêt chez les Israéliens, dont les demandes saturent les consulats espagnols à Tel-Aviv et à Jérusalem. Jusqu’à présent, les Séfarades ne pouvaient solliciter la nationalité espagnole qu’en se pliant à des procédures longues et complexes, et en renonçant à tout autre passeport. Désormais, grâce à une initiative du ministère de la Justice espagnol qui doit encore faire l’objet d’un vote au Parlement, ils pourront conserver d’autres nationalités outre la citoyenneté espagnole. Selon les organisations séfarades citées par les médias israéliens, 3,5 millions de personnes pourraient bénéficier de cette mesure. Le lendemain de l’annonce, les médias israéliens ont diffusé une liste de 5200 noms séfarades, ce qui a déclenché une vague de demandes auprès des missions consulaires espagnoles. L’établissement de cette liste est lié au fait que l’avant-projet de loi énumère six façons différentes de justifier son identité séfarade, dont "les toms de l’intéressé" et "la langue maternelle", en référence au castillan médiéval appelé ladino, ainsi que d’autres "signes qui démontrent l’appartenance à la communauté juive séfarade".

Rêve rouge et jaune.

Des Séfarades, il n’y en a pas qu’en Israël, mais dans ce pays ils représentent une grande partie des 6 millions de citoyens. Leur intérêt pour la proposition du gouvernement espagnol s’est clairement manifesté dans les médias nationaux, qui se demandaient déjà le lundi 10 février si l’Espagne était prête à accueillir 3,5 millions de Juifs. Dans le quotidien Yediot Aharonot, on pouvait lire les titres "Le rêve espagnol" et "Soudain nous sommes tous espagnols". Dans le second article, l’auteur assurait qu’il y avait "déjà suffisamment de monde en Israël qui [faisait] la queue pour obtenir des passeports" mais il s’est senti obligé de prévenir ses lecteurs que "la nouvelle loi n’ [offrirait] pas automatiquement la citoyenneté à tous les Israéliens".

Ce sont les Rois catholiques [Ferdinand II d’Aragon et Isabelle IIe de Castille] qui ont ordonné l’expulsion des Juifs en 1492 dans le cadre de leur campagne pour l’homogénéisation religieuse de l’Espagne. De nombreux Séfarades ont alors créé des communautés en Afrique du Nord, dans les Balkans et dans l’Empire ottoman. L’Etat d’Israël a été fondé en 1948 en tant que patrie du peuple juif et les autorités accordent le passeport israélien à quiconque peut prouver qu’il appartient à ce groupe ethnico-religieux.

"Moi je me sens déjà espagnol, et je précise que c’est en raison de mes racines juives", explique Avraham Haim, 72 ans, qui préside actuellement le Conseil des communautés séfarades de Jérusalem. Ses ancêtres se sont rendus dans les Balkans après leur expulsion d’Espagne et ont fini à Hébron, une ville qui se trouve aujourd’hui en Cisjordanie. Cette annonce fait rêver, car je ne me suis jamais senti étranger lorsque j’ai visité l’Espagne affirme-t-il. Ses trois enfants vont aussi demander la nationalité, même s’il admet lui-même qu’ils n’ont jamais manifesté un grand intérêt pour l’Espagne.

Pour le moment, le gouvernement israélien s’est abstenu de toute déclaration. Il est logique que, lorsqu’un autre pays décide d’accorder des passeports à un grand groupe de Juifs, dont la plupart sont israéliens, cela suscite une certaine méfiance. Malgré tout, ce geste de l’Espagne a été interprété comme un signe de bonne volonté.

Méfiance.

Jusqu’à présent, les Séfarades pouvaient solliciter un passeport espagnol de deux manières : soit à l’issue de deux ans de résidence en Espagne, soit par le biais d’une lettre de naturalisation, c’est-à-dire de l’attribution de la nationalité à la discrétion du Conseil des ministres. Ces deux processus nécessitent que l’intéressé abandonne tout autre passeport.

L’intention du gouvernement espagnol est de modifier les articles du Code civil qui contiennent ces dispositions, et notamment l’article 23, qui oblige à renoncer à toute autre nationalité.

Selon une annonce précédente des ministères de la Justice et des Affaires étrangères, en 2012, la Fédération des communautés juives d’Espagne (FCJE) devait être chargée de valider les dossiers attestant l’origine séfarade des demandeurs. C’est une décision de la plus haute importance, a déclaré Isaac Querub Caro, président de la FCJE. Il ne faut pas oublier que cette mesure aune dimension non seulement sentimentale, mais aussi pratique, car elle peut sauver la vie de Juifs qui se trouvent dans des Etats où ils sont en danger.

En Espagne, les Séfarades considèrent qu’un discours prononcé par le roi Juan Carlos en 1992 a servi de précédent à cette décision du ministre de la Justice, Alberto Ruiz-Gallardôn. Lors de la célébration des cinq cents ans de l’expulsion des Juifs, Sa Majesté le ROI avait déclaré : "Nous ne devons pas dire que les Juifs de Séfarade [toponyme biblique de l’Espagne en hébreu] se sentent comme chez eux, car les Juifs d’Espagne sont chez eux."

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