Espagne : Existe-t-il une nation espagnole ?

Mercredi 2 juillet 2014 // L’Europe

Au-delà des témoignages littéraires, au-delà des politiques étatiques d’uniformisation culturelle, des politiques de modernisation et de centralisation de l’administration se développent dans une dynamique de politisation (suffrage censitaire, puis universel en 1868, retour au censitaire en 1876 et suffrage universel masculin en 1890). C’est ce qu’on peut appeler la construction de l’État libéral (création des provinces en 1833 par Javier de Burgos). Elle passe aussi par la modernisation des structures économiques qui accompagne la révolution industrielle (on peut penser à la construction du réseau de chemin de fer qui, répliquant les grands axes de communication, donne naissance à un réseau centré sur Madrid). Une imitation française est décelable... elle demeure encore sensible.

Peut-on parler d’un échec de cette construction ?

Benoît Pellistrandi : Nous entrons là dans l’exploration du XXe siècle espagnol ou plutôt de ses conditionnements. Et il faut procéder par ordre.

Commençons par les événements politiques et la crise coloniale de 1898 qui devient une crise d’identité. La fin de la vocation coloniale de l’Espagne - à laquelle met fin une puissance émergente, les Etats- Unis - ouvre la voie à une littérature de la déploration et de la décadence. C’est que l’historien Pedro Lain Entralgo appellera « la génération de 1 898 », reprenant une expression forgée dès 1914 par Azorjn. Une obsession prend forme autour du o problème de l’Espagne », autour de ce que le Premier ministre Lord Salisbury s’est mis à appeler une dyving nation. Sont convoquées pêle-mêle son histoire, sa caractérologie, ses passions pour dessiner un Etat mal formé et fragilisé. Les passions politiques traversent ce débat qui embrasse tout le premier tiers du siècle. La littérature dite régénérationniste couvre un spectre d’opinions qui va de la réforme socialiste à la tentation autoritaire du « chirurgien de fer ». Or, ces thèmes se nourrissent aussi de l’actualité internationale après la guerre de 1914-1918, la montée des fascismes - qui a commencé en Italie, une nation méditerranéenne - inspire des Espagnols. La lutte contre le bolchevisme entre dans le débat politique... Là encore, l’Espagne participe d’une histoire européenne.

Mais, depuis les années 1880-1890, de nouveaux thèmes sont apparus le catalanisme politique et le nationalisme basque. Nés d’une double collision entre des intérêts économiques divergents de ceux du centre espagnol (le protectionnisme contre le libre-échange) et d’une réorientation de ceux-ci à la suite de la perte des débouchés cubains et coloniaux, et entre des manifestations culturelles qui se pensent en opposition à une nation centralisatrice, les nationalismes périphériques vont construire des propositions de reconfiguration de l’Espagne au moment même où celle-ci traverse des crises de plus en plus fortes. Le point culminant de cette situation de crise se trouve entre 1917 et 1923. Les grèves générales disent le poids nouveau du prolétariat industriel tandis que les questions agraires continuent de mettre en avant la pauvreté du prolétariat agricole. Les mouvements militaires traduisent les malaises d’une institution écartelée entre une ambition coloniale qu’elle remplit plutôt mal (Annual en 1921) et une action intérieure au service du maintien de l’ordre. En septembre 1923, le général Primo de Rivera, par un « pronunciamiento », renverse l’ordre constitutionnel et entreprend une « thérapie de choc ».

Cette thérapie fut- elle fasciste ?

Benoît Pellistrandi : Le débat reste ouvert... Elle fut nationaliste.

Pour empêcher tout retour en arrière et parce qu’il pense être le chirurgien de l’Espagne, Primo de Rivera embrasse le projet de moderniser le pays ; il se dote tout d’abord d’un bras politique, l’Union Patriotique, à partir d’avril 1924 et d’une garde prétorienne, le Somatén. Son slogan Religion, Patrie et Monarchie exalte des valeurs historiques plus qu’il ne présente des projets d’avenir, trahissant peut-être ici une ambiguïté fondamentale du régime.

Le pouvoir défend par ailleurs une politique centralisatrice. En 1924, il interdit l’usage de la langue et du drapeau catalans dans les cérémonies officielles. En 1925, il met fin au régime de la Mancomunidad, cette institution catalane créée en 1914 qui esquissait un début d’autonomie régionale. L’obsession de l’unité se situe au cœur de sa pensée, exprimant un nationalisme primitif. Il fixe la représentation de l’Espagne dans une sorte d’uniformité folklorique. Il échoue, ouvrant la voie à une autre proposition qui sera de la république.

Quel est le contenu de cette proposition ?

Benoît Pellistrandi : La Seconde République tente, à la lumière de l’exemple français, de réaliser la « Révolution française » en Espagne : elle se propose de séparer l’Église de l’État, de décentraliser (statuts de la Catalogne de 1932 et du Pays basque de 1936), de réformer l’armée et de procéder à une réforme agraire. Pour le sujet qui nous intéresse plus précisément, les deux premiers axes de réforme sont décisifs. Attaquer les privilèges de l’Église c’est proposer une autre lecture de la Nation espagnole que celle qui consiste à subordonner la nationalité espagnole au catholicisme et à l’orthodoxie. Accepter la pluralité des Espagnes c’est proposer une autre compréhension de la réalité espagnole. La guerre civile doit donc se lire à la fois à la lumière d’une vie politique heurtée et violente - elle serait donc une sorte de dérapage non contrôlé - mais aussi à celle des failles systémiques, des fractures essentielles qui divisent les Espagnols entre eux. L’une de ces failles est bien la conception de la nation espagnole.

La guerre est un affrontement entre deux Espagnes qui s’excluent mutuellement. Elle est aussi, pour les nationalistes, une défense de l’hispanité contre les tendances internationalistes du bolchévisme et du socialisme. Espagne et anti-Espagne deviennent des catégories opératoires... et elles le resteront pendant presque tout le franquisme. Le bilan humain de celle-ci - autour de 300 000 victimes dont 170 000 combattants et 130 000 civils - doit être augmenté des victimes de la répression franquiste après 1939.

Les historiens débattent encore d’un chiffre qui oscilla entre 25 et 200 000. Un consensus se dessine autour de 50 000 morts. L’enjeu de la question n’est pas uniquement quantitatif. Il dit bien l’implacable volonté de vengeance qui anima le régime quasiment jusqu’à la fin.

Peut-on parler d’un totalitarisme ?

Benoît Pellistrandi La question dépasse les discussions techniques qui voient la période fasciste du régime entre 1937 et 1945 comme l’époque pleinement totalitaire du régime. Il y a une dimension symbolique et discursive qui a fait ressentir le régime comme totalitaire par tous ceux qui avaient lutté contre les nationalistes. Franco n’avait-il pas, dans un entretien à un journaliste américain en 1937, concédé que si, pour gagner, il lui fallait fusiller la moitié de l’Espagne, il le ferait ? L’exclusion des « autres Espagne(s) » qu’elles soient politiques, culturelles ou régionales est la raison pour laquelle le régime peut être qualifié de totalitaire. Cette attitude implacable est aux origines des crispations qui continuent de parcourir les mentalités espagnoles.

Comment s’institue la démocratie espagnole ?

Benoît Pellistrandi :Il a fallu d’abord démocratiser, c’est-à-dire démanteler le franquisme sans courir le risque de la reprise de la guerre civile. C’est ce qu’avait compris le roi Juan Carlos et son Premier ministre Adolfo Suàrez, mais aussi la quasi-totalité de la classe politique espagnole qui a démontré là que la politique peut être un exercice utile d’intelligence collective.

Démocratiser cela voulait dire aussi décentraliser. Ce fut la transaction entre Adolfo Suârez et les nationalistes catalans. Mais pour faire accepter ce retour au schéma de la Seconde République - nous ne sommes qu’en 1977 - on invente la fiction d’une Espagne des Autonomies. Mais cette fiction - « el café para todos » selon la fameuse expression de Jordi Pujol - devient réalité. L’Espagne d’aujourd’hui c’est dix-sept régions autonomes... Plus grave encore, les compétences en matière d’éducation furent partiellement cédées aux gouvernements régionaux - un choix que n’avait pas fait la République en 1932, bonne jacobine qu’elle était !

Or, que se passe-t-il aujourd’hui en Catalogne ? On voit sous nos yeux le résultat d’un processus de construction nationale par l’instruction. Rien d’étonnant à ce que l’offensive indépendantiste se développe maintenant quand toute une génération de jeunes adultes a été instruite dans le culte de la culture catalane. En outre, il existe dix-huit scènes politiques espagnoles dix-sept régionales et une nationale. Et à partir de là des combinaisons multiples, des comportements électoraux distincts, des enjeux divergents ou convergents (c’est selon...) et donc une indéniable diffraction du caractère national du débat démocratique.

Démocratiser cela voulait dire aussi devenir progressiste. Après les presque quarante ans de dictature réactionnaire, l’Espagne a embrassé avec passion l’idéal progressiste. Cela se voit dans l’éclosion des sciences humaines et sociales et l’explosion des effectifs universitaires, dans le renouveau culturel qui non seulement ose mais revendique la transgression, dans la sécularisation d’une société qui semble s’abandonner aux délices et aux corruptions de la société de consommation.

Démocratiser cela voulait aussi dire transiger. La transition s’est faite sur des choix et des pactes de raison. Le premier objet de ce pacte fut double confiance à la Couronne et promesse de démocratisation. La Couronne avait tenu parole et elle le confirmera de manière éclatante dans la nuit du 23 au 24 février 1981. Le second objet fut celui d’un pardon politique ce fut l’amnistie de 1977. Or ces transactions sont aujourd’hui remises en cause. On les accuse d’être aux origines des défauts de la démocratie espagnole. Certains estiment que la culture franquiste l’a ainsi emporté - on le verrait notamment dans la place de l’Église dans la société - mais aussi dans la forme monarchique du pays ou encore son unité !

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