Eradication de l’esclavage en Mauritanie.

De la poudre aux yeux ?

Vendredi 28 mars 2014, par Jean Paul Tedga // L’Afrique


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La Mauritanie vient d’adopter une feuille de route pour éradiquer l’esclavage sur l’ensemble du territoire national. Rapporteuse spéciale des Nations-Unies sur l’esclavage, Gulnara Shahinian semble optimiste : « Je vois le 6 mars 2014 comme un tournant dans la lutte contre l’esclavage en Mauritanie. L’adoption formelle de la feuille de route pour la mise en oeuvre de mes recommandations de l’année 2010 est, non seulement, symbolique, mais, marque une nouvelle étape dans les efforts de la Mauritanie pour éradiquer l’esclavage et ses restes une fois pour toutes. Je suis confiante que le gouvernement, en étroite coopération avec la société civile, va déployer tous les efforts nécessaires pour mettre, pleinement, en oeuvre, la feuille de route, afin que ses engagements résultent dans des changements concrets dans la pratique ». Voilà la déclaration, très optimiste, de la rapporteuse des Nations-Unies sur l’esclavage, dont la feuille de route, réalisée en collaboration avec le bureau du Haut-Commissariat des Nations-Unies aux droits de l’homme, n’attend plus que son application intégrale.

Car, de tels échos venant de Mauritanie, dans le passé, on en a entendus quelques-uns :

  1. La Mauritanie avait déjà, formellement, interdit, la pratique de l’esclavage. C’était exactement en 1981. Alors qu’elle avait du mal à respecter cet engagement, elle a préféré une fuite en avant, en 2007, en adoptant un texte qui allait jusqu’à criminaliser l’esclavage : dix ans de prison et une déchéance des droits civiques, pour toute personne reconnue coupable d’esclavagisme. En 2012, elle est allée un peu plus loin : son interdiction était inscrite dans la constitution. La nouvelle feuille de route qui est, aujourd’hui, rendue publique, est la preuve que l’esclavage est un cancer qui ronge la société mauritanienne. L’inflation des textes et des mesures plus radicales les unes que les autres, n’a, en réalité, aucun effet sur les pratiquants de ce fléau.
  2. L’esclavage est pratiqué par les Maures (les Mauritaniens blancs) sur les communautés négro-africaines. Dans la vie courante, chaque Maure a son esclave, bon à tout à faire, en ville comme à la campagne. Cette pratique est due aux tabous et à la pression sociale, mais aussi, à la difficulté pour les victimes d’être reconnues. Faire admettre le fait qu’on est esclave de quelqu’un, relève du parcours du combattant : l’esclave doit dénoncer son maître, mais aussi, prouver sa condition d’esclave, ce qui est loin d’être évident. Voilà pourquoi, très souvent, l’affaire se termine par un arrangement en sous-main, entre (.’esclave et le maître, faisant échapper ce dernier aux poursuites. Conséquence : l’ampleur du phénomène est difficile à évaluer d’autant plus qu’il est, parfois, nié par les autorités.

Malgré la complexité de l’entreprise, il faut, néanmoins, saluer l’engagement des Nations-Unies, de faire abolir, définitivement, l’esclavage, en Mauritanie. Il faudra, cependant, rester très vigilant. Le président mauritanien, Mohamed Ould Abdel Aziz, est devenu, en janvier 2014, pour un an, le président en exercice de l’Union africaine. C’est lui le porte-parole de tout le continent. Ça ne faisait pas très sérieux que son image soit ternie par la pratique de l’esclavage qui, en réalité, fait honte. A l’heure où le monde marche dans le sens de l’égalité des sexes, de tous les citoyens, qu’ils soient du Nord, du Sud, de l’Est ou de l’Ouest, entendre qu’un pays tolère, en cachette, cette pratique moyenâgeuse, n’était plus accepté surtout, quand il aspire à des responsabilités internationales.

Pour le gouvernement, la feuille de route porte sur la mise en oeuvre de 29 recommandations touchant à des domaines juridiques, économiques et sociaux, en vue d’élargir la lutte et la sensibilisation autour de l’éradication des séquelles de l’esclavage.

Mais les associations négro-mauritaniennes, qui luttent contre l’esclavage, n’en ont cure : L’Etat mauritanien continue encore dans sa politique de la « poudre aux yeux » parce que depuis l’édiction de la loi criminalisant ou incriminant l’esclavage, en 2007, ce sont les anti-esclavagistes qui sont allés en prison, en réclamant l’application de cette loi. Nous considérons que c’est, encore, une fois de plus, de la poudre aux yeux, et la propagande de l’Etat mauritanien pour donner le change devant la communauté internationale. Il n’y a aucune volonté à l’intérieur du pays, aucune volonté du gouvernement, qui continue à mener une campagne de diabolisation contre les militants anti-esclavagistes. Et aucun tribunal mauritanien n’a rendu un jugement sanctionnant un esclavagiste, malgré les cas des affaires avérées ».

L’annonce de Gulnara Shahinian intervient, une semaine, après sa visite, en Mauritanie, où elle a discuté de l’adoption de cette feuille de route. Elle a pu, aussi, évaluer les nouveaux développements et initiatives entreprises par les autorités mauritaniennes, à cet effet. Le rapport de sa mission sera présenté, lors d’une prochaine session du Conseil des droits de l’homme des Nations-Unies, en septembre 2014, à Genève.

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