Entretien avec Michel Godet.

« Nos territoires, solution au chômage »

Lundi 24 juin 2013 // La France

Titulaire de la chaire de Prospective stratégique au Conservatoire national des arts et métiers, fondateur du Cercle des entrepreneurs du futur, membre du comité directeur de l’Institut Montaigne et de l’Académie de technologie, le professeur Michel Godet affirme que la France a les moyens de faire baisser immédiatement le chômage.

VOUS AFFIRMEZ QUE LA MONDIALISATION N’EST PAS EN CAUSE DANS LES PROBLÈMES ÉCONOMIQUES QUE TRAVERSE LE PAYS. QU’EST-CE QUI EXPLIQUE LE MAL FRANÇAIS ACTUEL ?

Observons ce qui se passe sur le terrain. Nous constatons que certains pays européens qui sont confrontés aux mêmes mutations s’en sortent mieux, ainsi que plusieurs territoires en France même. Regardez la Mayenne ou l’Ain : le taux de chômage y est deux fois moins élevé que la moyenne nationale. C’est donc que l’on peut s’en sortir. Les problèmes sont en nous, les solutions aussi. Les dix-huit histoires de réussites locales racontées dans La France des bonnes nouvelles (éd. Odile Jacob, 2012) témoignent de cette réalité. Il faut laisser les initiatives se développer. Après quarante ans de vie professionnelle, j’ai pu constater que les facteurs de développement des entreprises et des territoires sont endogènes et dépendent moins des dotations en ressources naturelles et en infrastructures que des dynamiques entrepreneuriales locales.

QU’EST-CE QUI FREINE LE DYNAMISME ET LA CRÉATIVITÉ DANS LE PAYS ?

Le problème, c’est le jacobinisme, de droite comme de gauche. Il n’accepte pas la concurrence et impose des normes à des territoires dont les habitudes et la sociologie diffèrent. Certaines règles sont destructrices pour la dynamique locale. Un exemple récent ? L’obligation faite à tous les petits hôtels et commerces de construire des accès pour handicapés, ce que la plupart ne pourront suivre. Nous avons des responsables politiques qui veulent mettre la France au même pas uniforme.

COMMENT CASSER LE CYCLE VICIEUX DU CHÔMAGE ?

On a tout essayé pour l’emploi, mais vu d’en haut ; il faut s’intéresser à ce qui marche en bas dans la France des territoires. Tout d’abord, cessons de leur imposer des normes centralisées. Ensuite, revalorisons le travail manuel ; il y a cinq fois moins d’apprentis en France qu’en Allemagne, alors que des centaines de milliers d’offres d’emploi restent sans preneur dans le pays. Un jeune qui veut travailler aujourd’hui le peut. Un moins jeune aussi.

C’EST D’AILLEURS LE TRAVAIL DU CONSERVATOIRE NATIONAL DES ARTS ET MÉTIERS OÙ VOUS ENSEIGNEZ...

Absolument. Le Cnam est une école de la deuxième chance. L’idée initiale était d’enseigner des disciplines proches des réalités professionnelles, par des professionnels. L’enseignement est censé être relativement décentralisé pour ne pas trop s’écarter des réalités du terrain.

LA FORMATION EST-ELLE LE SEUL REMÈDE AU CHÔMAGE ?

Elle est essentielle mais un chômage structurel de longue durée est le résultat d’autres forces. Le traitement social qui en est fait dans le pays joue un rôle néfaste. Il est évident qu’il faut arrêter de financer le chômage trop longtemps et trop généreusement. Après trois ou quatre mois d’inactivité, il est très difficile de retrouver un poste, car l’employeur se méfie. Beaucoup critiquent le modèle allemand en arguant de la précarité de l’emploi, mais il est préférable d’avoir un travailleur pauvre qui entretient et développe ses compétences qu’un chômeur exclu qui perd son employabilité. Les pays qui ont baissé les indemnités ont vu leur taux de chômage reculer. À l’inverse du chômeur de longue durée, le travailleur à faible salaire ou à temps partiel reste dans la boucle et pourra évoluer à l’avenir.

IL Y A VINGT ANS, VOUS ANNONCIEZ UNE « JAPONO-SCLÉROSE » LIÉE AU VIEILLISSEMENT DE LA POPULATION NIPPONE. N’EST-CE PAS CE À QUOI ON ASSISTE EN EUROPE ?

Un vieillissement de la population provoque mécaniquement un ralentissement de l’activité économique et une moindre prise de risque. Le Japon est un cas exemplaire. L’Europe suit la même voie. Mais, au delà du seul facteur commercial, un vieillissement n’explique pas la tendance générale à la dégradation économique et sociale d’une nation. Aux environs de 1900, durant la Belle Époque, la population française vieillissait mais le pays se portait bien. Certains voudraient pallier le vieillissement en Europe par l’immigration, mais encore faut-il que les nouveaux venus s’intègrent. La France ayant accueilli plus d’immigrés que l’Allemagne, elle est plus jeune que son grand voisin, mais l’illettrisme touche ao % de ses écoliers. Un tel apport pourrait être une chance si l’on arrivait à fournir une éducation à tous les jeunes.

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