Le carnet de Christine Clerc

En route pour Riyade ?

Mardi 16 octobre 2012 // Le Monde

Paris est une fête. Avenue Montaigne, pour les "vendanges" d’or, de parfums et d’escarpins hors de prix, les boutiques de luxe ont sorti le tapis rouge. Lumières, musique et flashs des appareils numériques tandis que les photographes se bousculent pour immortaliser de longues égéries juchées sur d’invraisemblables talons...

C’est dans ce décor que j’ai rendez-vous avec Éric Ciotti, député UMP de Nice et président du conseil général des Alpes-Maritimes, surnommé le "monsieur Sécurité" de l’UMP, dont François Fillon a fait son directeur de campagne. Auteur de plusieurs propositions de loi "répressives" comme celle visant à la suspension des allocations familiales en cas d’absentéisme scolaire, ce fils de quincaillier niçois n’est-il pas trop "marqué" par son expérience du Sud ? « Détrompez-vous, me dit-il. Dans toutes nos réunions, à travers tout le pays - y compris dans le Grand Ouest, les gens nous interpellent sur la sécurité. Ils sont très sensibles aussi à la question identitaire.  » La "question identitaire" ? Serait-ce un euphémisme, façon Fillon, pour traduire ce que l’ancien ministre de l’Intérieur sarkozyste Claude Guéant résumait d’une phrase : « Les Français ne se sentent plus chez eux » ?

Quelques heures plus tard, nous apprenons l’assassinat, dans des conditions atroces, de l’ambassadeur américain Christopher Stevens, victime d’une opération préméditée contre le film Innocence of Muslims qu’aucun des manifestants n’a vu. Cela s’est passé à Benghazi, la cité grecque reconstruite par la reine Bérénice, la capitale de la résistance à l’abominable colonel Kadhafi, la ville où Sarkozy le libérateur était acclamé, voilà un an, au côté du premier ministre britannique David Cameron, par une foule amoureuse (croyait-on) de la démocratie le tout, sous le regard ému et triomphant de Bernard-Henri Lévy... Comment ne pas s’interroger sur notre aveuglement d’Occidentaux ?

Aveugles-ou complices ? On se pose la question, tout au long du livre choc d’Annick Cojéan, les Proies. Ma consoeur du Monde lève le voile sur un sujet tabou entre tous : le "leader bien-aimé" et les femmes. Avec, sa garde d"`amazones" aux cheveux courts, Kadhafi réussit, pendant des années, à nous jouer l’homme moderne le "libérateur" de la femme en terre musulmane et presque le rempart de la civilisation : En digne émule du célèbre grand reporter, la présidente du prix Albert-Londres a rencontré pendant des mois des jeunes femmes victimes de Kadhafi et jusque-là condamnées au silence : telles Soraya, la fille de coiffeuse, enlevée à 15 ans sur un signe du tyran libyen en visite dans son école, droguée et alcoolisée, violée, torturée, recousue, renvoyée au bout de trois ans, puis enlevée à nouveau le jour de son mariage pour être "rouverte" par le maître fou... Est-il possible que les services secrets occidentaux n’aient rien su ? Si prompt à faire libérer les infirmières bulgares avec l’aide de Cécilia la courageuse, qui affronta l’ogre libyen, Nicolas Sarkozy ignorait-il, comme son prédécesseur Jacques Chirac, que le dictateur invité à planter sa tente à deux pas de l’Élysée était un fou, un toxicomane, un maniaque sexuel et un assassin ?

Pour se dresser en modèle de vertu face à des islamistes "révolutionnaires" ou non - qui emprisonnent à nouveau leurs filles et leurs femmes sous l’immense voile noir du Silence, on viole ; notre Europe ne devrait-elle pas être exemplaire ? Car au nom de quoi plaider pour le respect des droits des femmes dans les pays tiers si nous violons nos propres principes ? Et comment imposer 40 % de femmes dans les conseils d’administration des entreprises privées, comme s’apprête à le faire la Commission de Bruxelles, si les 23 Européens responsables de l’euro (17 gouverneurs des banques nationales et 6 membres du directoire de la Banque centrale européenne) sont tous des hommes ? C’est l’argument que développe la brillante députée européenne centriste Sylvie Goulard, auteur d’un pamphlet célèbre contre l’entrée de la Turquie (le Grand Turc et la République de Venise, préfacé par Robert Badinter). Pour créer un choc dans l’opinion et obtenir enfin la nomination d’une femme au directoire, Sylvie Goulard va jusqu’à suggérer que la BCE quitte Francfort pour s’installer à Riyad...

Deux cent cinquante islamistes manifestent devant l’ambassade américaine de Paris, à deux pas de la Concorde et du palais de l’Élysée. Pas de blessés. Mais qui ne pense aux scènes de violence sur les pelouses des Invalides, le 23 mars 2006, quand des émeutiers cagoulés s’en étaient pris aux étudiantes manifestant contre le CPE de Dominique de Villepin, tandis que la police laissait faire ? À nouveau, on s’interroge : aveuglement, impuissance ou cynisme du ministre de l’Intérieur ? Paris est un test.

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