En Hongrie, le succès d’une méthode californienne.

Samedi 21 avril 2012 // L’Europe

Drapeau de FranceCe ne sont ni des familles aisées ni des fondations sponsorisées, mais trois pauvres municipalités qui financent l’établissement scolaire intercommunal Béla IV. Hejoszalonta, Szakâld et Hejokeresztûr comptent respectivement 900, 600 et 1 000 âmes. 70 % des enfants y réussissent au baccalauréat, Les absences non justifiées sont rarissimes. Pourtant, les enfants viennent d’un environnement qui ne les incite pas à se lever le matin. En visitant les familles [les enseignants hongrois sont tenus à se rendre au domicile des enfants pour connaître leur environnement] j’ai le coeur serré en voyant qu’ils sont parfois douze à dormir dans une pièce à peine chauffée, qui sur un lit, qui sur des vêtements étendus au sol. Alors que sa mère et son père sont encore au lit et que ses petits frères et soeurs dorment, l’écolier se lève, fait sa toilette, s’habille et part pour l’école. Il lui faut une force de caractère peu commune ne serait-ce que pour partir à l’école, raconte Mm Emese Kovâcs Nagy, la directrice. Mais l’établissement n’est pas réservé aux élèves défavorisés [Roms, notamment]. C’est là que viennent aussi les enfants du notaire, du médecin, du professeur... Certains sont même originaires de villages hors secteur.

Laci Farkas, en classe de 4°,y vient depuis deux ans : Mes amis m’ont dit qu’ici, les cours n’étaient pas ennuyeux et que les professeurs aimaient enseigner.
J’ai demandé à mes parents de m’y inscrire, je préfère me lever tôt pour venir- ici. Avant, j’étais un élève moyen. Ici, f ai de meilleures notes. La formule miraculeuse s’appelle Programme d’enseignement complexe (PCI, Program for complex instruction). Son principe : sur un cinquième du temps de chaque cours, les enfants reçoivent des tâches qu’ils doivent résoudre ensemble. Ils doivent donc coopérer, argumenter, communiquer et aider les autres. Cette méthode a été développée à l’université Stanford de San Francisco pour faciliter l’intégration linguistique des étudiants hispaniques. Il y a une dizaine d’années, l’ambassade des Etats-Unis a organisé un stage pour des pédagogues hongrois au cours duquel une fondation culturelle leur a présenté la méthode de Stanford Emese Kovac Nagy y était.

J’ai pressenti que c’était une excellente méthode pour intégrer les élevés défavorisés, se souvient-elle. Dès mon retour à Hejokeresztiur, mes collègues et moi avons commencé à élaborer notre propre formule. Pendant les cours PIC, nous apprenons tout d’abord aux élèves à communiquer. Ils acquièrent un vocabulaire et une pratique d’argumentation qui leur donnent confiance en eux et leur permettent de prendre la parole dans n’importe quel milieu. Ils prennent conscience que leur pauvreté, leur origine, la couleur de leur peau ne signifient pas qu’ils ne soient pas doués. Nous faisons nos cours de telle manière que l’enfant meure d’envie d’apprendre. 

Ils ne rivalisent pas, ils coopèrent Les enfants témoignent : Quand je travaille en groupe, je n’ai pas le trac, parce que je sais que ce n’est pas pour une note. Quand on a toujours quelqu’un à lui demander de l’aide, on n’a jamais peur.
Lorsqu’ils apprennent le calcul du pourcentage par exemple, les enfants de Hejokeresztùr ne se contentent pas de faire des exercices de maths, ils dessinent le plan d’une maison avec jardin sur un terrain à construire en faisant attention aux proportions, puis ils expliquent pourquoi le bâtiment occupe tel pourcentage et pourquoi le bac à sable a telle taille. Le professeur distribue la tâche à chaque groupe de telle façon que même l’élève le plus doué ne soit pas capable de le résoudre seul, et que, pour obtenir le bon résultat, ils aient besoin de l’aide des plus faibles. Ils ne rivalisent pas, ils coopèrent. Les résultats sont parlants, dit la directrice. Il n’y a ni absence injustifiée, ni redoublement, et nos enfants gagnent tous les concours de logique.

Mais peu d’établissements ont adopté cette méthode : seulement 9 dans toute la Hongrie, 6 en province et 3 à Budapest. Le plus étrange, témoigne un enseignant, est que les enfants n’ont pas besoin de moi. Ils travaillent seuls ! La motivation des élèves s’est améliorée de façon spectaculaire, surtout celle des perturbateurs. Aujourd’hui, je n’ai plus besoin de courir rassembler mes petits monstres après la récréation, ils m’attendent en silence dans la classe. Chacun attend son tour. pour parler. Je vis sur une autre planète ! Cette méthode a produit des changements impressionnants en très peu de temps.

Cette méthode, ajoute Emese Kovâcs Nagy,favorise aussi bien le développement de la confiance en soi que le traitement de l’agressivité. Dans une classe traditionnelle rassemblant autant d’enfants défavorisés, pendant que le professeur parle, quatre ou cinq enfants seulement l’écoutent les yeux brillants : ceux qui comprennent de quoi il parle, mais 40 à 50 % des élèves ne peuvent pas le suivre. Ce sont toujours les mêmes qui lèvent la main. Et le professeur pense que c’est un bon score. En suivant notre méthode, c’est tout au plus 1 à 2% des élèves qui restent à l’écart. C’est infime.

Rachète Lotan, professeur à l’université Stanford, responsable du programme dont elle est l’un des artisans, est fière du bilan des établissements hongrois : Pour moi, mais aussi pour nos groupes de recherche pédagogique, il est très important que des établissements de ce genre existent en Hongrie et ailleurs. Nous devons créer l’égalité des chances indépendamment du milieu social et des origines ethniques.

Depuis février 2011, le PIC est enseigné à l’université de Miskolc conformément à un accord signé avec l’université Stanford . Emese Kovàcs Nagy, maître de conférences depuis septembre, y assure le cours intitulé Le métier d’enseigner. Il faut connaître ces méthodes, car nous avons besoin de béquilles quand la pédagogie traditionnelle échoue.

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