En Chine, au marché, des paysans enlevés.

Dimanche 18 mars 2012, par Zhan Caiqiang // Le Monde

Drapeau de FranceUne vie de chien ! Spoliés dans leurs villages, montés à Pékin pour se plaindre, ces Chinois finissent séquestrés et exploités dans des usines. Ainsi en a-t-il été pour M. Yang.

C’était la troisième fois que Yang Xiangzheng, un paysan de 57 ans de la province du Hunan [au sud de la Chine], montait à Pékin pour exposer son problème en haut lieu. En août 2009, il avait déjà pris le train n° K968, emportant avec lui toute une pile de documents. Mais, après avoir été abordé par "un inconnu" dans le train, il s’était vu confisquer ses papiers d’identité par un agent de la police ferroviaire. Le représentant à Pékin du bureau de la municipalité de Shaoyang [ville de la province du Hunan] avait été averti et l’avait accueilli à sa descente du train pour le renvoyer au Hunan dans un car couchettes.

Début 2010, Yang Xiangzheng s’était de nouveau rendu à Pékin. Il était allé plaider sa cause auprès de différentes administrations, dont le Bureau national de traitement des doléances, mais celui-ci n’avait fait qu’autoriser le renvoi de son dossier dans sa région d’origine. Yang Xiangzheng habite le village de Mishui dans la municipalité de Shaoyang. Depuis plusieurs années, il est en négociation avec le chef de son village, auquel il reproche d’avoir revendu illégalement des biens immobiliers lui appartenant. Faute d’arriver à un résultat par la négociation, il a décidé de monter une nouvelle fois à Pékin le 8 juin dernier.

Frappés à coups de ceinturon

Il est arrivé à 22 heures et a cherché un endroit pour dormir à la belle étoile. Il comptait chercher un petit hôtel le lendemain pour y poser ses affaires avant de se rendre au Bureau des doléances. Il est environ 4 heures 30 du matin quand Yang Xiangzheng est réveillé par un homme. "Il m’a dit qu’ils avaient une usine et que je serai payé 2 400 yuans par mois [environ 288 euros]. Il m’a demandé si je voulais venir", se souvient Yang Xiangz-heng. L’homme lui a montré un minibus blanc garé sur la place.

Yang Xiangzheng le suit : "Quand je suis arrivé à côté, j’ai vu s’avancer vers moi deux crânes rasés ; j’ai voulu partir en courant, mais je n’en ai pas eu le temps. Ils m’ont rattrapé et jeté dans la voiture." A l’arrière, un homme d’une quarantaine d’années est déjà assis. Après avoir passé le troisième périphérique [Pékin en compte six], le minibus blanc s’arrête à l’entrée d’une rue où un type fait monter de force deux autres hommes. "Il y avait alors sept personnes : quatre qui avaient été enlevées et trois ravisseurs."

Le lendemain, vers 10 heures du matin, ils arrivent à Zhuozhou au Hebei [province du nord-est]. Là-bas, un autre minibus blanc les attend. "Quand je suis monté dans la voiture, j’ai découvert qu’il y avait déjà à bord trois autres personnes enlevées. Après avoir été ballottés dans le véhicule plein à craquer, ils finissent par entrer dans l’enceinte d’une usine de briques. Les sept "nouveaux ouvriers" sont conduits dans un dortoir d’une vingtaine de mètres carrés. "Un surveillant logeait dans la pièce d’à côté et nous surveillait vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Dès qu’il nous voyait chuchoter quelque chose ou si nous posions des questions dérangeantes, il nous fouettait à coups de ceinturon ou nous frappait avec une matraque électrique."

Après avoir été enlevés ils ont été tondus, puis on leur a donné un uniforme sans tenue de rechange. "C’était comme en prison"

Dans la journée, quand ils travaillent à l’usine de briques, ils sont constamment observés par ce surveillant armé d’une lanière et d’une matraque électrique semblable à celle des policiers. Yang Xiangzheng explique que tous les ouvriers arrivés à l’usine après avoir été enlevés ont été tondus, puis on leur a donné un uniforme sans tenue de rechange. "C’était comme en prison."

Dans l’usine, il existe deux catégories de personnel. D’abord, les ouvriers "officiels", pour la plupart recrutés parmi les habitants des villages alentour. Ils ne portent pas d’uniforme et n’ont pas besoin de se raser les cheveux. En général, ils vivent dans leur famille et sont payés à la tâche. Ensuite, les "travailleurs esclaves" clandestins qui, en dehors des repas et du travail dans l’usine, passent le reste de leur temps cloîtrés derrière une porte en fer et sont gardés en permanence. Leur travail n’est pas payé.

Enlevé à cause de sa plainte

Le 8 juillet 2011, Yang Xiangzheng profite d’un relâchement de la vigilance pendant la pause de midi pour s’échapper. Ce n’est qu’une fois arrivé au chef-lieu de district de Wugiao qu’il apprend le nom du lieu où il a été enfermé pendant un mois : c’est la briqueterie du village de Chengxiliang, situé sur le territoire de la municipalité de Cangzhou [environ zoo kilomètres au sud de Pékin].

Quand Yang Xiangzheng rentre chez lui, au Hunan, le 17 juillet, sa femme lui apprend une nouvelle qui fait naître de nombreux soupçons : "Le 7 juin, le jour même de mon départ, quelqu’un lui avait demandé où j’allais. Ma femme avait juste répondu que j’allais voir des proches. Bizarrement, le 9 juin, j’ai été enlevé à Pékin, mais ma femme n’en a pas été informée. Pourtant, dans la matinée, le bruit a couru dans le village que j’étais parti me plaindre à Pékin et que j’avais été arrêté et jeté en prison." Tout cela pousse Yang Xiangzheng à penser que son enlèvement pourrait bien être lié à la plainte qu’il souhaitait soumettre en haut lieu.

En octobre dernier, nous nous sommes rendus au Hebei. Nous avons bien trouvé la briqueterie et avons obtenu des preuves comme quoi Yang Xiangzheng et six autres personnes ont bien été amenées de force pour y travailler. Mais la thèse officielle est
qu’ils ont été "achetés"... "Je suis un des actionnaires de la briqueterie" c’est ainsi que s’est présenté le patron, Wen Yongqing. A nos questions, voici ce qu’il a répondu : "Plusieurs personnes nouvelles sont arrivées à l’époque dans l’usine ; je ne me rappelle pas exactement qui était Yang Xiangzheng. Chez nous, les rotations de personnel sont trop importantes, je ne peux pas m’en souvenir précisément." Et Wen Yongqing de préciser que ces personnes ont été "achetées" 1 600 yuans chacune [192 euros].

NUGONG Ouvrier-esclave

L’appellation ouvriers-esclaves (nugong) désigne entre autres de pauvres gens montés à Pékin pour défendre leurs droits, puis kidnappés et vendus à des entreprises plus ou moins légales mais protégées par les autorités locales. lis doivent travailler sous la menace du fouet et du bâton, sans rémunération, mal nourris. Ce sont de véritables esclaves. Il ne s’agit pas là de ces ouvriers chinois qui travaillent pour fabriquer les produits sophistiqués d’Apple, comme chez Foxconn : leurs conditions de travail ressemblent à celles qui avaient cours au XIX° siècle en Europe, ils touchent un salaire, bas mais garanti, et ont une identité. Il y a au moins deux interprétations à l’émergence du phénomène nugong. La première  : la Chine se trouve dans une phase de capitalisme sauvage et certains entrepreneurs ignorent les lois pour engranger le maximum de profits. La seconde  : il existe une connivence entre ce marché aux esclaves et le régime actuel.

Dans une société où les conflits sociaux sont de plus en plus fréquents, la répression de plus en plus forte, les méthodes de contrôle de plus en plus perfectionnées, il est difficile d’imaginer qu’une usine, si minuscule soit-elle, pourrait kidnapper des plaignants à Pékin et les transporter ailleurs pour les enfermer clandestinement. En 2010, la presse avait révélé des cas similaires. A Pékin même, des entreprises de sécurité privées avaient signé avec les pouvoirs locaux des contrats visant à séquestrer les plaignants provinciaux pour les renvoyer de force dans leur contrée d’origine. Il peut y avoir connivence entre l’Etat et des réseaux parallèles chargés des basses besognes : faire disparaître les indésirables puis les "livrer" pour les faire travailler sous la contrainte.

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