Elite et libéralisme.

Mardi 20 mai 2014 // La France


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Dans nos colonnes, il ne cesse d’être question des élites qui nous gouvernent et de leur dimension oligarchique. S’il est vrai que leur attitude nous parait de plus en plus insupportable, il n’en est que plus nécessaire de s’interroger sur les origines de leur corpus idéologique, seules à même de nous éclairer sur leurs actions, leurs modes de pensée et sur les éléments constitutifs de leurs comportements. Pour cela, les travaux d’Olivia Leboyer, jeune historienne, docteur en science politique de Sciences Po et enseignante dans cette même maison, sont de première importance. Sa thèse qui a fait l’objet de son livre, Élite et libéralisme, offre les bases nécessaires à cette compréhension et peut nous éclairer sur leur devenir. Cet ouvrage nous livre des clés essentielles à notre réflexion.

Le phénomène de l’élite, soit la distinction entre une majorité gouvernée et une minorité gouvernante, est une réalité et, dans le même temps, il ne cesse de susciter des jugements de valeurs. Comme s’il était, tout à la fois, parfaitement banal et néanmoins scandaleux. De fait, en qualifiant le libéralisme d’idéologie élitiste, en critiquant le caractère oligarchique de la démocratie, les failles de la représentation, de nombreux penseurs (en particulier tout un pan de la sociologie critique), insistent
sur ce point précis, comme s’il s’agissait d’une pierre d’achoppement de la modernité. Comme si le phénomène constituait, en tant que tel, une sorte d’injustice contrevenant à l’idéal d’égalité situé au coeur de la démocratie.

La question de l’élite constitue un angle très pertinent pour étudier les ambiguïtés du mouvement libéral comme de la démocratie puisque, aussi bien, analyser la place de l’autorité et des hiérarchies permet d’interroger les limites du libéralisme et du système représentatif Les libéraux ne manifestent pas tous le même attachement à la démocratie, ni aux principes du libéralisme. La pensée libérale est souvent qualifiée « aristocratique, ou d’élitiste. Or, précisément, un angle d’attaque des théories critiques de la démocratie consiste à dire qu’elle favorise en réalité toujours l’assomption d’une élite.

La question de l’élite est névralgique, en ce qu’elle concentre les critiques à l’encontre de la démocratie comme du libéralisme. De fait, le libéralisme se fonde historiquement et philosophiquement sur la méfiance envers les pouvoirs, soit envers tous les détenteurs du pouvoir. Dire de la pensée libérale qu’elle est élitiste reviendrait ainsi à affirmer qu’elle contrevient, en quelque sorte, à ses propres fondements. La question centrale consiste à cerner la tension entre le libéralisme et la démocratie.

Précisément, l’existence d’une élite politique, au singulier ou au pluriel, cristallise bien, et rend manifeste, la tension entre les principes de liberté et d’égalité. Réfléchir sur l’élite, c’est partir d’une constatation empirique l’existence d’une minorité gouvernante et d’une majorité gouvernée. Assez régulièrement, les attaques portées à la démocratie représentative et, à une moindre fréquence, au libéralisme, s’appuient sur l’existence de l’élite politique, présentée comme la persistance d’une part de domination des gouvernants sur les gouvernés. Dès lors, les positions libérales favorables à une élite politique bien différenciée de ses représentés sont spontanément soupçonnées d n’éprouver pour l’égalité qu’u amour très modéré.

La réflexion sur cette question semble très balisée, voire tissée de lieux communs. Or, on parfois l’impression que mettre en lumière les tendances oligarchiques de la démocratie ou le caractère élitiste du libéralisme revient, pour ainsi dire, à les qualifier de manière définitive. Comme si l’on parvenait, avec cette définition, à quelque chose d’essentielles les concernant. Comme si l’élite, ou plutôt l’élitisme constituait la face cachée de représentation de la démocratie, du libéralisme, et donc de la démocratie libérale et représentative. Dans cette perspective étudier l’élite permettrait de dire quelque chose d’éclairant sur ce qu’est la démocratie libérale. Je tiens comme hypothèse qu’il a visiblement une difficulté (est-ce une difficulté propre à la pensée libérale ?) à penser l’élite ou la dimension élitiste du pouvoir.

Les choix linguistiques, loi d’être indifférents, doivent être considérés avec attention en préférant le mot aristocratie à classe supérieure, par exemple on insiste en effet particulièrement sur la dimension temporelle et sur le type de régime, soit sur la survivance d’un élément ancien au sein de la modernité. Dès lors, il n’est pas certain que, fondamentalement, l’aristocratie soit toujours vivante aujourd’hui. Son caractère le plus essentiel, tout du moins au sens que lui donne Tocqueville, n’est-il pas, précisément, d’être passé ? S’il subsiste effectivement quelque chose de l’Ancien Régime aujourd’hui, le terme aristocratie est trop unifié, trop riche pour le désigner. Quelque chose hérité de l’ordre aristocratique est, peut-être, toujours vivant, mais l’aristocratie est morte. Or, l’aristocratie perd tout son sens si l’on considère les parties qui la composent séparément. Elle est, en effet, ce monde unifié, où le social, le politique et le religieux se trouvent confondus. Dire qu’une de ses parties, isolée, a survécu, revient à dire, dans le même temps, que l’aristocratie n’existe plus. D’une certaine manière, le terme aristocratie a pour référent un monde dont l’existence historique est attestée et dont le sens est à jamais perdu. Toutes les sociétés aristocratiques, si différentes qu’elles soient les unes des autres, appartiennent à un régime - à ce que Tocqueville a appelé l’Ancien Régime - fondé sur des principes qui lui sont propres.

Or, précisément, les principes constitutifs de l’aristocratie se laissent peut-être d’autant plus facilement définir et expliquer que leur compréhension immédiate nous est désormais interdite. Pour reprendre une métaphore de Chateaubriand, la nouveauté radicale de la démocratie oblige en effet à considérer l’aristocratie de l’autre rive. Révolu, ce monde peut alors être localisé, délimité sur le plan historique, et pensé par rapport au régime démocratique. Une polarité s’établit nettement entre deux états sociaux, l’un, démocratique, caractérisé par l’égalité des conditions, l’autre, aristocratique, par l’inégalité des conditions.

Dans le basculement opéré, ce qui était perçu comme naturel devient irrémédiablement étranger. L’aristocratie est ce monde que l’on ne saisit jamais que de l’extérieur, dans son altérité fondamentale. D’une manière ou d’une autre, les notions de libéralisme, de démocratie représentative et d’élite sont liées, de sorte que l’on ne peut clarifier la démocratie et le libéralisme et l’élite qu’en les rapportant les unes aux autres. Travailler sur la tension entre ces notions ne peut être tenté sans un support nettement délimité. Aussi avons-nous choisi de présenter la conception de l’élite chez trois auteurs libéraux : Guizot, Hayek et Rawls. Chacun représentant une certaine sorte de libéralisme : Guizot un libéralisme fermement antidémocratique ; Hayek un libéralisme qui opère une distinction soigneuse entre libéralisme et démocratie, pour poser la primauté des principes libéraux, et enfin Rawis un libéralisme qui considère que libéralisme et démocratie se conditionnent mutuellement, leurs principes se fondant harmonieusement dans la « démocratie libérale ».

En effet, traditionnellement, on conçoit plutôt la question sur un mode binaire, en opposant deux traditions machiavélienne et démocratique. S’interrogeant sur ce fameux « paradoxe de la modernité », ou la place des hiérarchies semble problématique au regard de l’idéal indéfini d’égalité de la démocratie, Raymond Aron a tenté d’élaborer un « paradigme machiavélo-tocquevillien ». Deux traditions de pensée antagonistes se trouvent ainsi conjuguées : le courant « néo-machiavélien », qui de Vilfredo Pareto, Gaetano Mosca ou Robert Michels jusqu’à la sociologie critique de Daniel Gaxie ou Pierre Bourdieu, s’attache à dénoncer unilatéralement la domination de l’élite politique, perçue à la manière d’une classe sociale, sur les représentés, et le courant issu de la tradition tocquevillienne. Ce dernier courant, illustré notamment par Bouglé ou Michel, s’appuie essentiellement sur l’égalité conçue comme valeur, soulignant l’importance d’un régime fortement participatif.

Précisément, ce paradigme machiavélo-tocquevillien n’épuise pas cette question de la tension entre libéralisme et démocratie. Étudier les conceptions de l’élite chez François Guizot, Friedrich A. Hayek et John Rawls revient à analyser trois types de libéralisme, soit trois conceptions singulières des principes de liberté et d’égalité, trois modes de compréhension de la démocratie. Ces trois penseurs assignent aux principes de liberté, d’égalité et de citoyenneté des contenus différents. Il s’agit, dès lors, de confronter le souci libéral de l’élite avec d’autres forme d’élitisme comme l’élitisme républicain ou l’élitisme socialiste. Le souci de l’élite, chez les libéraux, permet de mettre à l’épreuve l’unité du courant libéral.

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