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Dimanche 7 avril 2013 // L’Histoire

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Adam Tooze, historien et économiste anglais, enseigne l’histoire de l’Allemagne à l’université de Yale.

Publié dans sa version française en 2012, Le salaire de la destruction - Formation et
ruine de l’économie nazie (1) fera date dans la compréhension toujours plus avancée de l’histoire de l’Allemagne de 1930 à 1945. L’auteur va concentrer son analyse sur l’économie, par-delà les fausses images véhiculées par la propagande nazie elle même, les dénégations de mémoire des criminels de guerre, les oublis volontaires du peuple allemand.

Rapidement après son accession à la chancellerie de la République de Weimar le 30 janvier 1933, Adolf Hitler va faire muter l’économie allemande vers une économie de guerre, en concentrant ses priorités sur le réarmement. A cette fin, l’Allemagne devait importer des matières premières qui ne pouvaient être financées que par les devises obtenues par l’exportation. Ainsi Hitler avec l’assistance dévouée de Schacht pratiqua-t-il un dumping monétaire astucieux en évitant de froisser les intérêts des États-Unis.

L’auteur écrit avec justesse qu’il s’agissait d’une continuation de la politique de Stresemann de recherche d’alliance avec les États-Unis, pour peser sur les exigences françaises de paiement des indemnités de guerre prévues par le Traité de Versailles, considéré comme un chiffon de papier. Les tensions inflationnistes générées par la surchauffe de l’économie allemande créèrent de grandes craintes en Allemagne. Déjà s’exprimaient l’obsession de la stabilité monétaire combinée à une politique d’exportation agressive.

Automne 1938, la crise des Sudètes ayant failli provoquer l’entrée en guerre de la France et de la Grande Bretagne alliées de la Tchécoslovaquie va générer une des plus grandes peurs politiques d’Hitler et de son état-major. En effet à cette date, Adam Tooze démontre que l’Allemagne était dans l’incapacité économique de soutenir un conflit armé. La lâcheté franco-britannique exprimée à Munich évita la catastrophe pour le régime nazi. Ce que l’auteur nous apprend, c’est que cette grande peur d’avoir pu perdre aussi rapidement une guerre a fait surgir la violence à son paroxysme contre les Juifs.

La Nuit de Cristal du 10 novembre 1938 est directement liée à la crise des Sudètes. Goering regrettera publiquement que la violence se soit exprimée dans la destruction des boutiques tenues par des Juifs car le coût des vitrines en verre spécial importé de Belgique, pour les remplacer, amputera le budget de réarmement de l’Allemagne. Goering dans sa logique raciste et économique aurait préféré que 200 Juifs fussent massacrés plutôt que leurs biens détruits.

En 1939, le réarmement engagé par la France et par l’Angleterre menace les efforts encore fragiles de celui de l’Allemagne qui conserve cependant, hors la marine, une avance. Dès lors, dans la projection des productions industrielles, la guerre ne pouvait être déclarée qu’en 1939. Toujours pour ces motifs économiques, Hitler joua son va-tout en mai 1940, concentrant la quasi-intégralité de ses meilleures divisions, sans disposer de réserves, dans la manoeuvre d’enveloppement du corps franco-britannique qui préluda l’effon4zement militaire de la France. L’analyse par les données économiques de la guerre apporte un éclairage froid.

Un des mythes (mensonges) qui survivent tombe grâce à Tooze. La Wehrmacht, - l’armée allemande, pas la SS conçoit, afin d’assurer au peuple allemand une alimentation suffisante pendant toute la guerre, de conquérir l’Ukraine et d’affamer, dans le plan de la faim 30 millions de personnes. Le 23 juin 1942, deux mois avant la moisson, Backe, ministre de l’Alimentation du IIIe Reich, analyse que les rations polonaises sont déjà trop faibles, aucun surplus ne peut être significativement prélevé pour nourrir le peuple allemand et qu’ainsi : « Le Gouvernement général compte encore aujourd’hui 3,5 millions de Juifs. La Pologne doit être nettoyée au cours de l’année. » Le Gauleiter Franck aura ainsi pour mission de faire disparaître très rapidement 2 millions de Juifs inutiles de la chaîne alimentaire.

La mise en équation économique d’une telle donnée est glaciale. Goering le déclara le 5 août 1942 « (..) Le Führer a dit et redit, et je le répète après lui : si quelqu’un doit avoir faim, ce ne seront pas les Allemands, mais d’autres peuples (...). »
Le pillage des économies sous occupation allemande a été flagrant. L’Allemagne a ainsi pillé la France de l’équivalent actuel de 77 milliards d’euros entre 1940 et 1944 auxquels s’ajoutent 13 milliards d’euros d’achats effectués par l’Allemagne aux entreprises françaises, payées par la Banque de France qui émettait une créance sur la banque d’Allemagne - créance qui ne sera bien sûr jamais remboursée.

Ce que l’auteur n’indique pas, c’est que la France sut toujours honorer ses engagements envers les Allemands, aux lendemains des 100 jours de Napoléon 1er , puis de la défaite de 1871 alors que les Allemands - avec en particulier la complicité malheureuse de pacifistes français dont Aristide Briand - ont fait défaut sur les indemnités qu’ils devaient aux Français au titre du Traité de Versailles. Il est nécessaire de ne pas oublier notre histoire.

D’autres aspects du fonctionnement de l’économie allemande, hors l’effroyable univers concentrationnaire qui est maintenant plus connu, marqueront le lecteur. Ainsi le recours à la main d’oeuvre servile fut érigé en institution économique en Allemagne. Plus de 7 millions de personnes en moururent. À la fin de la guerre, un travailleur sur trois de l’industrie d’armement était un esclave étranger.

Les multiples informations nouvelles mises en perspective avec talent et méticulosité, font de cet ouvrage une essentielle lecture historique, enrichissant particulièrement notre compréhension de l’histoire de la nation allemande.

Adam Tooze - « Le salaire de la destruction - Formation et ruine de l’économie nazie », éd. Belles lettres, 2012, prix franco : 31 €.

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