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Egypte : les Frères musulmans choisiront-ils la voie de la violence ?

Par Thomas CANTALOUBE

Mercredi 17 juillet 2013 // Le Monde

Le « Jour du rejet » a mobilisé des dizaines de milliers d’Égyptiens descendus dans la rue à l’appel des sympathisants du président renversé par l’armée. Mais c’est leur attitude dans les semaines qui viennent qui décidera de l’avenir et de la stabilité de l’Égypte alors que se met en place un pouvoir dit de transition.

Le « Jour du rejet » a mobilisé au travers du pays des dizaines de milliers d’Égyptiens favorables à Mohamed Morsi, le président démis mercredi 3 juillet par l’armée. Des heurts se sont produits au Caire, à l’extérieur du bâtiment de la garde républicaine où est détenu l’ancien chef d’État puis dans les alentours de la place Tahrir ou sont rassemblés les opposants à Morsi. Une dizaine de morts ont été recensés parmi les manifestants, dont certains ont été touchés par des tirs provenant de l’armée, selon de nombreux témoins. Ces décès viennent s’ajouter à la cinquantaine recensée depuis fin juin.

Dans la matinée, l’Union africaine avait suspendu l’Égypte de l’organisation, « dans l’attente du rétablissement de l’ordre constitutionnel », signe que le coup d’État militaire est de plus en plus considéré comme tel, même si des civils et des représentants religieux y ont été associés.

Les Frères musulmans, l’organisation dont est issu Mohamed Morsi, a été décapitée ces jours derniers, avec environ 300 de ses responsables arrêtés par l’armée et la police. Leurs chaînes de télévision et leurs journaux ont également été fermés. Malgré cette répression, condamnée par les grandes organisations internationales de défense des droits humains, la confrérie avait appelé ce vendredi, jour de prière, à des manifestations pacifiques. À la fois pour manifester sa colère, mais aussi pour sonder sa capacité de mobilisation et d’entraînement qui pourrait bien définir son avenir et celui de l’Égypte.

La question, pour les Frères musulmans a toujours été, depuis des décennies, les moyens de la conquête du pouvoir : par le bulletin de vote ou par les balles ? Depuis sa fondation en Égypte en 1928, ce mouvement n’a cessé d’osciller entre les deux options, selon les époques et les tendances en son sein, et il est en cela caractéristique du débat qui agite l’islam politique.

Longtemps marginalisés, réprimés et emprisonnés, de nombreux Frères ont choisi l’option de la lutte armée – comme Ayman al-Zawahiri, leader actuel mais surtout principal inspirateur d’Al-Qaïda depuis les années 1980. A contrario, la vague de 2011 des révolutions arabes contre des régimes à la fois tyranniques et laïques a poussé de nombreux militants islamiques à embrasser l’idée de la conquête du pouvoir par la voie démocratique, avec les yeux tournés vers un modèle : la Turquie.

Les manifestants pro-Morsi dans la rue vendredi 5 juillet au Caire.
Les manifestants pro-Morsi dans la rue vendredi 5 juillet au Caire.© Suhaib Salem/Reuters

Les élections en Tunisie et en Égypte ont semblé valider cette option, de même que les débuts de la révolte syrienne qui, avant de sombrer dans la guerre civile, était pacifique. En Libye, les Frères musulmans ont été défaits à la loyale dans les urnes, pris en sandwich par une alliance entre plus progressistes et plus conservateurs qu’eux. Or c’est cette voie-là qui vient d’exploser en Égypte avec ce coup d’État militaire qui peine à dire son nom.

« Un des développements politiques les plus importants de ces dernières années a été la décision des partis islamiques d’embrasser la démocratie et d’adopter les règles du jeu politique », explique Shadi Hamid, chercheur à la Brookings Institution de Doha. « Maintenant, les militants et les sympathisants des Frères musulmans vont se demander, à raison, ce que la démocratie leur a apporté. La destitution de Mohamed Morsi va donner un nouvel élan aux propositions des radicaux. Les partisans des armes proclament depuis longtemps que la violence est le seul chemin et que la démocratie est le terrain des infidèles. Comme l’a exprimé un jour Ayman al-Zawahiri, « il est vraiment regrettable que des milliers de musulmans dupés fassent la queue devant une urne au lieu de rejoindre les rangs de la lutte au nom d’Allah ! »

À Londres, un porte-parole des Frères musulmans, cité par la BBC, exprime la même crainte diffuse : « Nous pensions que c’était la démocratie, mais il y a maintenant une angoisse pour l’avenir. Une de nos grandes peurs est que les millions de personnes qui ont voté pour Morsi décident de n’en faire qu’à leur tête. Nous sommes dans une situation très dangereuse. » À Benghazi, en Libye, un leader islamiste ultra-conservateur explique le dilemme auquel il fait face au New York Times : « Comment voulez-vous que je vende à mes fidèles l’idée de déposer les armes et de placer leur confiance dans la démocratie ? Je leur dis depuis le début que s’ils veulent la Charia, il faut qu’ils votent. Aujourd’hui, ils vont me dire : "Ah oui, regardez l’Égypte !". »

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