Égypte : comment les frères ont perdu la partie.

Vendredi 29 novembre 2013 // Le Monde

Vice-président du Parti égyptien social-démocrate, ancien député, Emad Gad est chrétien. Il dirige la section des affaires internationales du centre d’études politiques et stratégiques du quotidien "AI-Ahram". Il tire les premières leçons de l’échec des Frères musulmans.

Avez-vous été surpris par ce qui s’est passé cet été ?

Pas du tout ; En mai, devant le mécontentement du peuple, j’avais annoncé le coup d’État de l’armée, l’annulation de la nouvelle Constitution, la déposition du président Morsi et la dissolution de l’Assemblée, le tout avec le soutien de la population. C’est ce qui s’est produit en juillet.

Pourquoi cet échec ?

Arrivés sans expérience politique, trop pressés, les Frères ont abordé le pouvoir avec une mentalité d’opposants, en cherchant à s’emparer le plus vite possible des trois piliers de l’État qu’ils ne contrôlaient pas encore : la police, l’armée, la justice. Ils ont ainsi cherché à abaisser l’âge de la retraite des magistrats, de 70 à 60 ans, simplement pour recruter 3 500 nouveaux magistrats, choisis en fonction de leur obéissance à la confrérie.

Comment expliquez-vous le rejet de la population ?

Le peuple a constaté leur incapacité à gouverner et à résoudre les problèmes. Les Frères avaient promis une renaissance culturelle, économique et sociale. Elle s’est traduite par de graves problèmes d’approvisionnement et par l’appauvrissement de l’État. L’ancien président Mohamed Morsi s’était même rendu à Moscou pour demander une aide financière à la Russie, après avoir sollicité le FMI. Le gouvernement a réduit les aides sociales en misant sur les actions caritatives de la confrérie pour les remplacer, fidèles à l’habitude des Frères de mélanger le caritatif et l’endoctrinement politique.

Par exemple ?

Prenez l’approvisionnement en gaz, toujours difficile. Le prix officiel d’une bouteille de gaz est de 8 livres (85 centimes d’euro), mais on n’en trouve qu’au marché noir, à 70 livres ! La confrérie avait obtenu du ministère de l’Intérieur des bouteilles à 8 livres qu’elle revendait 10 livres dans ses succursales. Elle espérait compenser ainsi les coupes budgétaires dans l’Éducation et la Santé. Les Égyptiens n’ont pas été dupes.

La confrérie s’est-elle désunie ?

Les 17 membres de la Guidance, l’organe décisionnel de la confrérie, des rigoristes, ont été confrontés à l’entrisme d’arrivistes, nourrissant une ambition personnelle. Beaucoup ont quitté le navire. Le fossé s’est élargi entre les militants de terrain, sincères dans leur démarche sociale, et les dirigeants. La base a commencé à se détacher de la tête. Certains Frères n’ont pas apprécié le décalage entre le milliard délivres (100 millions d’euros) dépensé pour les législatives de 2012 et la pénurie chronique de médicaments dans les hôpitaux. Entre l’armée et les Frères, aussi, la méfiance s’est installée. On l’a constaté lors des tensions meurtrières entre coptes et musulmans, début avril. Le général Abdelfatah al-Sissi, le chef d’état-major, avait envoyé ses condoléances au patriarche Tawadros II, le chef de l’Église copte. C’est ce qu’avait fait aussi le cheikh de la mosquée El-Azhar. Le président Morsi n’avait rien fait.

L’opposition a-t-elle réussi à se mettre en ordre de bataille ?

Rassemblant de nombreux partis et diverses sensibilités politiques et religieuses, le Front du salut national (FSN) fait face à deux problèmes : l’âge avancé de ses dirigeants et son leadership divisé entre trois personnalités, Mohamed el-Baradei, Amr Moussa et Hamdeen Sabahy. Une nouvelle génération de cadres apparaît, avec une meilleure vision et une conscience politique différente. Un travail est mené autour d’un projet et d’une structure, pour participer aux prochaines échéances électorales.

L’armée est-elle une alternative non démocratique crédible ?

Seule organisation réellement structurée, elle occupe une place particulière en Égypte. Elle dispose d’un pouvoir, et son image auprès de la population est très positive. Si elle présentait un candidat, il serait élu, maintenant que l’exercice du pouvoir des Frères s’est terminé par leur échec.

Répondre à cet article