Egypte : Deux ans d’espoir déçus.

Que sont devenus les mots d’ordre de la révolution égyptienne « Pain et Liberté ?

Samedi 2 mars 2013 // Le Monde

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Des libertés à nouveau sous contrôle ! Liberté ! Liberté !" Ce cria résonné dans toute l’Egypte pendant les dix-huit jours de la révolution. Début 2011, Moubarak était toujours au pouvoir et gouvernait le pays d’une main de fer.

Mais cela durait depuis trente ais, et les Egyptiens en ont eu assez : ils sont descendus dans la rue, ont occupé les places publiques, se promettant de ne pas rentrer chez eux tant qu’ils n’auraient pas recouré leur liberté. Alors, quand Moubarak a quitté le pouvoir, le iu février zoii, les Egyptiens se réjouirent, convaincus d’être rentrés en possession de cette liberté longtemps niée. Mais est-ce vraiment le cas ?

La Constitution égyptienne adoptée le 25 décembre dernier impose de nouvelles limitations à la liberté des médias en Egypte, et nombre de ses dispositions inquiètent. C’est le cas de l’article 44, qui criminalise « l’insulte aux prophètes », et de l’article 48, qui autorise les tribunaux à fermer les médias qui ne respectent [pas] le caractère sacré de la vie privée des citoyens et les impératifs et la sécurité nationale.

L’article 215, lui, fait disparaître le Haut Conseil de la presse, un organe élu, au profit d’un Conseil national des médias chargé de mettre en place des mécanismes d’encadrement et des réglementations garantissant l’engagement des médias en faveur du respect de critères prof nnels s et éthiques. Et il y a aussi l’article 216, qui prévoit la création d’une autre agence des médias, l’Association nationale de la presse et des médias. Mais, selon le Comité de protection des journalistes (CPJ), cette disposition ne précise pas le mode de désignation des membres de cet organe, ni comment les médias respecteront les "critères éthiques" susmentionnés.

Les journalistes locaux redoutent que cette Association ne soit finalement au service des Frères musulmans, surtout quand on sait que la Choura [Assemblée consultative, Chambre haute du Parlement égyptien] a nommé en juillet des Frères musulmans à des postes de direction de certains médias, déclarait le CPJ dans un communiqué. De plus, la nouvelle Constitutionne protège pas non plus les journalistes de poursuites pénales, auxquelles recourait fréquemrnent le régime de Moubarak pour faure taire les commentateurs trop critiques.

La nouvelle Constitution ne fait rien pour mettre un terme à l’emprisonnement de journalistes pour des délits de presse, alors même que le Syndicat des journalistes égyptiens n’a cessé de demander à la commission constituante d’inclure une disposition sur ce sujet déplore le CPJ.

Pis encore, en vertu du Code pénal en vigueur en Egypte, les journalistes peuvent être poursuivis pour divers délits, dont diffamation. Un nouveau rapport publié par le Réseau arabe pour l’information si les droits de l’homme (ANHRI) révèle que le Code pénal égyptien renferme au moins 77 articles relatifs à la liberté d’expression Selon l’ANHRI, nombre de ces disposition sont en vigueur depuis des siècles.

Insulte au Président  : Gamal Heid, président de l’ANHRI, assure qu’il y-a eu un bien plus grand nombre, de poursuites engagées contre des citoyens égyptiens pour "insulte au président" au cours des deux cents premiers jours du mandat de Mohamed Morsi que sous l’ensemble des dis geants égyptiens depuis 1892. Les plus anciens, se rappelle de la liberté qui régnait sous le Règne du Roi Farouk.

Le satiriste Bassem Youssef, dont l’émi sion, El-Barnameg, est devenue le symbole de la liberté d’expression de l’après-révolution, est aujourd’hui la cible d’accusations semblables après s’être moqué à plusiei reprises de Morsi sur son plateau. Bish Kamel, un instituteur copte, a été condamné à six ans de prison pour avoir publié sur
Facebook des dessins considérés comme diffamatoires envers l’islam et Mahomet et pour avoir insulté le président Morsi et sa famille. Des accusations du même type sont portées contre Gamal Abdou Mass 17 ans, pour les caricatures critiquant Mahomet qu’il a postées sur le réseau social.

La pénurie de pain n’a pas cessé

Du pain, du pain !"scandaient des milliers d’Egyptiens dans les rues du pays les 25 et 28 janvier 2011, soulignant ainsi combien ce soulèveme était avant tout lié à des considérations économiques. Les manifestants réclamaient une plus juste répartition des richesses et protestaient contre l’inflation, les bas salaires et la pénurie des aliments de base. Que le mot "pain" ait été le premier du slogan de la révolution égyptienne ("Pain, liberté et dignité’) n’avait rien d’une coïncidence. Le pain est l’aliment de base de millions d’Egyptiens, ce qui fait de l’Egypte le premier consommateur de blé au monde, et aussi son premier importateur.

Deux ans se sont écoulés et la situation ne s’est guère améliorée. Les émeutes de la faim n’ont pas cessé malgré le changement de régime : l’inflation atteint des sommets et les denrées alimentaires de base sont de plus en plus inaccessibles à des pans entiers de la population.

La pauvreté en Egypte ne cesse d’augmenter : elle concernait 25,2 % de la population sur la période 2010-2011 contre 21,6 % en 2008-2009, et les prévisions pour l’avenir ne sont guère optimistes. Le taux de chômage a atteint les 12,6% au deuxième trimestre 2012, selon l’agence de statistique officielle de l’Egypte, la Capmas, contre 11,8 % l’année dernière à la même période.

En règle générale, dans le domaine économique et social, les autorités n’ont pas réussi à répondre aux attentes des manifestants. Avant la révolution, l’augmentation du prix de la nourriture donnait fréquemment lieu à des émeutes, notamment depuis 2008. Tout au long de l’histoire contemporaine égyptienne, la flambée des prix des denrées alimentaires a été source de contestation sociale.

L’inflation a dépassé les 12 % en 2011, en raison d’une flambée généralisée des prix de l’alimentation, résurgence de l’ère Moubarak : en 2008, l’inflation avait atteint le taux record de 16,4%. Dans l’ensemble, les prix de l’alimentation fin zoil avaient augmenté de 7,8% par rapport à fin 2010.

Cette situation est particulièrement pesante peur les classes les plus défavorisées de la société et la flambée des prix alimentaires au niveau international prévue par la FAO ne devrait pas arranger leur sort.

La crise économique ne touche pas uniquement les pauvres ; tout le monde doit se serrer la ceinture. C’est de plus en plus insupportable, rapporte OmAhmed, marchande de légumes dans le quartier Mohandessin du Caire, où vivent les classes moyennes.

L’inflation devrait augmenter en 2013 et les mesures d’austérité accompagnées de hausses d’impôt annoncées par le gouvernement devraient encore aggraver la situation. Cette nouvelle vague d’inflation va mettre en danger les conditions de vie et la sécurité alimentaire de nombreux foyers égyptiens,explique Omneya Helmy, directrice adjointe de recherche et économiste en chef au Centre d’études économiques égyptien. Tant que l’Egypte continuera d’être un pays importateur, la crise alimentaire sera à l’ordre du jour.

Programme populiste

Deux ans après le soulèvement, la loi sur le salaire minimum n’est toujours pas entrée en vigueur. Ce n’est apparemment pas une priorité pour le gouvernement. En outre, selon la nouvelle Constitution, rédigée par une majorité islamiste, les salaires doivent être indexés sur la production et non sur les prix.

Dans son programme populiste en cent jours, le président Morsi avait promis d’aug- menter la qualité du pain subventionné par l’Etat et de résoudre les problèmes d’approvisionnement. En août et septembre 2012, le gouvernement Qandil a mis en place un programme destiné à améliorer la production et la valeur nutritionnelle de la farine de blé. Cette initiative a permis de résoudre en partie la pénurie de pain sans pour autant mettre un terme à la crise.

Grâce à ces nouvelles réformes, les boulangeries nationalisées ont produit un pain de meilleure qualité en plus grande quantité, permettant d’assurer l’approvisionnement de toutes les provinces du pays. Et il va être difficile au gouvernement de revenir sur ces mesures sans susciter la colère des Egyptiens. Pourtant les subventions pèsent lourdement sur le budget de l’Etat : elles pourraient atteindre 16,2 milliards de livres [1,80 milliard d’euros] en 2012-2013. La pénurie de pain a touché plusieurs provinces en 2012. L’approvisionnement régulier reste problématique pour la majorité des Egyptiens.

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