Editos de la semaine.

Mercredi 5 août 2009 // Editorial

BENOÎT XVI / OBAMA.
Rencontre au sommet.

Alors que les évêques américains ont clairement contesté certaines décisions présidentielles (financement fédéral de la recherche sur l’embryon, le Pape s’est montré « très satisfait » de sa rencontre avec Barack Obama. D’un côté, le Saint-Père n’a pas pour habitude de prendre ses interlocuteurs à rebrousse-poil ; d’un autre côté, le président américain semble avoir eu le souci d’avancer des points dont il ne peut ignorer la portée politique. La majorité des Américains se dit désormais hostile à l’avortement, même si 52% des catholiques ont voté pour le candidat démocrate. Et ce thème n’a rien, outre-Atlantique, du caractère marginal qu’il a, en France, au plan politique. L’engagement que le président américain vient de prendre, « très explicitement » selon le père Lombardi, de « faire tout son, possible pour réduire le nombre des avortements aux Etats-Unis » manifeste à la fois la portée du sujet et celle de la rencontre du 10 juillet.

D’autres points de convergence ou de divergence ont été évoqués dans la bibliothèque du Vatican où se déroulait l’entretien : droit à l’objection de conscience, immigration et regroupement familial, paix au Proche-Orient, crise financière, développe- ment du Sud, sécurité alimentaire, et jusqu’à la lutte contre les narcotrafiquants... Près de quarante minutes d’échanges.

Vu de France il y a quelque chose de paradoxal à découvrir qu’un président américain réputé « pro-choice » est capable de s’engager à faire baisser le nombre d’avortements dans son pays, devant un tel chef religieux, aux côtés d’une épouse au visage respectueusement couvert d’une mantille ! Mais ce geste d’apaisement est pleinement cohérent avec la situation politique américaine.

Dans le même temps, à Washington, Sonia Sotomayor, juriste de 55 ans, pressentie par le président américain pour devenir le premier magistrat hispanique de la Cour Suprême, passait son grand oral devant le Sénat. À plusieurs reprises des parlementaires des deux grands partis l’ont questionnée le 15 juillet sur l’avortement car c’est de la Cour Suprême que dépend le devenir de l’arrêt historique de 1973 incluant le droit à l’avortement dans la constitution. Alors que les premiers jours de l’audition de Madame Sotomayor avaient été interrompus par les cris de militants « pro-life » fermement éconduits, le républicain Tom Coburn, lui-même résolument hostile à l’avortement, s’est excusé : « Toute personne qui, comme moi, aime la vie et qui s’oppose au droit à l’avortement, sait bien que ce n’est pas en leur criant dessus qu’on change l’avis des gens, c’est en les aimant. ».

Monde LES RÊVES DE MON PÈRE.

Accra, le 11 juillet, le président américain a tracé une voie pour les Africains. Si, au total, le discours tant attendu de cette première visite en Afrique sub-saharienne depuis son élection n’a pas eu le retentissement de celui du Caire pour le monde musulman et encore moins que celui de Philadelphie sur la question raciale aux Etats-Unis, c’est que Obama a bien compris que les Africains n’ont pas besoin de lyrisme, comme le président Sarkozy s’y était maladroitement essayé à Dakar en 2007, mais de réalisme.

L’illusion lyrique est bien trop présente depuis des décennies dans le discours des dirigeants comme de leurs critiques. Les Africains n’ont pas non plus besoin de promesses. Ils ne se laissent plus berner par des effets d’annonce que la crise économique rend vains. L’aide, a dit Obama, n’est pas une fin en soi. Elle sera poursuivie, mais sans plus.

Qu’a donc dit Obama de nouveau ? Rien de plus au final que le discours de Mitterrand à La Baule dès 1990 : prime à la bonne gouvernance. Mais la différence, vingt ans après, est dans la volonté politique, dans la maturité des Etats et surtout dans l’arrivée de nouvelles générations, du fait d’une démographie qui galope deux à trois fois plus vite qu’en Europe où elle va au trot au mieux. Dans le parler-vrai. Obama n’hésite pas à appeler un chat un chat. C’est la grande nouveauté de ce discours : nul chef d’Etat ou de gouvernement étranger n’avait jusqu’à présent osé nommer la corruption avec autant de précision et démonter ses rouages quotidiens : le gouvernement qui se taille une part de 20% dans l’aide humanitaire, le chef de l’autorité portuaire corrompu, la police achetés par les trafiquants. On voit qu’il a des exemples concrets en tête, même des noms. ! Ce sera pour le prochain discours. Cette fois, il s’est contenté de nommer des policiers, des juges, des parlementaires ou des journalistes qui font honneur à la démocratie, laquelle ne se résume pas aux élections, aussi honnêtes qu’elles soient comme récemment au Ghana.

C’est la raison pour laquelle Obama s’est rendu au Ghana et non au Kenya, patrie de son père. Car son père a été broyé par le système qu’il a décrit à Accra et qui continue de proliférer à Nairobi. D’ethnie minoritaire luo (de l’Ouest du pays), ce brillant diplômé des universités américaines — où il avait enfanté Barack – l’un des tout premiers à la veille de l’indépendance de son pays, n’a jamais pu prétendre aux postes qui lui revenaient, ceux-ci ayant été attribués aux Kikuyus du centre du pays et en leur sein aux proches de la famille. Tribalisme et népotisme n’ont cessé d’être les deux mamelles du Kenya jusqu’au drame qui a suivi les élections de décembre 2007 et qui continue aujourd’hui. Obama le sait car il s’est rendu dans sa famille luo à la fin de ses études, il le relate minute par minute dans la dernière partie de son autobiographie (Les rêves de mon père) : c’est du vécu et non des notes dans un dossier ou des impressions fugitives d’un voyage officiel et encore moins des entretiens avec des chefs d’État. Son expérience n’est comparable à nulle autre. Il parle vrai.

Obama est une chose, Washington en est une autre. La politique reprend ses droits. Obama est le président des Etats-Unis d’Amérique et non des Etats-Unis d’Afrique. Washington traitera donc chacun selon ses mérites. L’Afrique, a répété Obama, n’est pas un monde à part mais une part du monde interconnecté dans lequel nous vivons tous, en Amérique, en Russie, en Asie, en Europe. La conséquence qu’il ne tire pas, mais qui est implicite, est qu’il n’y a pas qu’une Afrique ou qu’un seul type de population africaine. Il y aura des élus et des exclus. A l’intérieur même de chaque Etat, il y aura des privilégiés et des sanctionnés. Un ferment de transformation est introduit. Le mot de révolution n’est certes pas prononcé et serait écarté. Mais il n’est pas sûr que la dynamique puisse partout se développer dans le calme. A partir de là, le problème auquel se sont toujours confrontés les responsables étrangers, français notamment, est de savoir où on fait passer le curseur entre la démocratie et la stabilité.

LE SYMBOLE du DIMANCHE.

La loi sur le travail du dimanche est passée. C’est une certaine philosophie qui a voulu s’imposer, affirmant la primauté de l’économie et justifiant la suppression de tous les obstacles, supposés antimodernes, pour permettre l’optimum des profits. L’opposition de gauche n’a pas été seule à manifester son refus à ce qu’elle considérait comme l’affirmation d’une conception marchande de la société. Les objections les plus fortes sont venues d’un groupe d’une soixantaine de députés, animé par Jean-Frédéric Poisson, ancien maire de Rambouillet. Une bonne part des remarques de ce groupe a finalement été intégrée dans la dernière mouture du texte de loi. Cependant un réel malaise subsiste.

Pour les chrétiens, le respect du jour du Seigneur n’est pas négociable. Il s’inscrit
dans la suite du respect du sabbat impératif dans la loi mosaïque. Même si Jésus a réagi
contre certains aspects formalistes du repos sabbatique, il entendait lui restituer son vrai sens théologique. Tous nos compatriotes n’adhèrent pas à l’idée de sanctification du dimanche, mais beaucoup demeurent attachés à ses retombées symboliques. L’homme n’est pas
seulement homo faber, et lorsqu’il n’est pas explicitement religieux, il doit pouvoir
disposer d’un temps de repos pour être disponible à sa propre liberté intérieure.

RETRAITES : TOUJOURS PLUS TARD.

Pour la droite, pour la gauche, les conseillers en communication utilisent toujours les mêmes méthodes lorsqu’il s’agit d’annoncer des mesures impopulaires. Un ministre lance une petite phrase destinée à poser un « problème ». Des députés de la majorité font écho et, si aucune levée de bouclier n’a lieu, le Premier ministre annonce qu’il s’« interroge » sur une possible réforme. Et, lorsque le groupe d’étude est constitué, si tout va bien, les députés ne débattent plus que des détails.

En juin, c’est Brice Hortefeux qui a relancé l’affaire des retraites en indiquant que l’âge de la cessation d’activité était « une piste » étudiée. Le Premier ministre a suivi, affirmant que rien n’était « tabou » et la faiblesse des réactions syndicales a encouragé le président de la République à se prononcer sur le sujet lors de son discours devant le Congrès : une réforme des retraites sera mise en chantier dans un an et « il faudra que tout soit mis sur la table : l’âge de la retraite, la durée de cotisation et la pénibilité ». Motif de la réforme ? Le déficit du régime vieillesse qui devrait être de 7,7 milliards d’euros à la fin de cette année. Le « trou de la Sécu » engendre des commentaires alarmants qui reprennent la thématique de Michel Rocard au début des années quatre-vingt dix : le système va exploser, il y a là de quoi faire sauter plusieurs gouvernements...

Aucun gouvernement n’a sauté à cause du fameux « trou », les retraites ont continué d’être payées avec régularité, mais l’argument financier continue d’être invoqué en prélude à un débat où le gouvernement expliquera, comme d’habitude, qu’il n’a vraiment pas le choix. Cela signifie que le débat est formel, les jeux étant faits.

La première certitude c’est que la retraite à soixante ans appartient au passé. Un départ à cet âge sera toujours possible, mais il sera alors très difficile de bénéficier du taux plein, qui nécessite 41 années de cotisations. Comme la durée des études s’allonge, comme le chômage des jeunes est massif, comme la perte d’emploi peut se produire à tout âge pendant une période parfois longue, des salariés de plus en plus nombreux devront travailler jusqu’à 65 ans, voire 70 pour ne pas terminer leur vie dans la pauvreté.

Ainsi présenté, l’allongement de la durée du travail semble inévitable et le gouverne d’oeuvre de la dure nécessité. Ce discours est contesté par maints économistes et sociologues qui font valoir deux types d’arguments.
Les entreprises privées ne tiennent pas compte des parcours tardifs et mouvementés des salariés. Ce sont les plus anciens qui coûtent le plus cher, et on les licencie pour embaucher à moindre prix des jeunes longuement formés. De fait, le taux d’emploi des salariés de plus de 55 ans est inférieur à 40%. Ce n’est pas le salarié qui décide de continuer à travailler, c’est son patron. Il en est de même pour les heures supplémentaires. On peut rarement choisir de « travailler plus » pour gagner plus ou pour bénéficier d’une retraite décente.

Par ailleurs, le fameux trou financier peut être comblé sans demander aux salariés de consentir à des retraites réduites (puisque c’est de cela qu’il s’agit en vérité) : une augmentation générale des salaires, qui a pour premier effet de relancer la demande de biens et de services, augmente mécaniquement les cotisations sociales — alors que la politique des bas salaires provoque l’effet mécanique inverse. La réduction du chômage aurait les mêmes effets positifs sur les comptes sociaux.

En ce domaine comme en tant d’autres, le débat de fond oppose les néolibéraux qui visent le développement à terme de systèmes privés de retraites, même si la récente crise boursière les rend plus prudents dans leur expression - et les disciples de Keynes, qui défendent le principe d’un Etat-providence rénové même si le déficit de la balance commerciale les rend également plus prudents. Comme le gouvernement est néolibéral et que les médias jugent que l’Etat-providence est dépassé, les conclusions de la réflexion sur les retraites devraient satisfaire Nicolas Sarkozy. A moins que les futurs retraités ne s’en mêlent.

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