Ebola : Le cœur du problème.

Mardi 24 février 2015 // Le Monde

20 000 morts au 2 novembre ; un million quatre cent mille au 20 janvier. Le monde ne parvient pas à juguler l’épidémie de la fièvre Ebola survenue en début d’année à la frontière de la Guinée-Conakry, de la Sierra Leone et du Libéria. Diplomate Dominique Decherf, auteur de « Couleurs » (éditions Pascal Galodé, 2012), spécialiste de l’Afrique en général et du Liberia en particulier où il fut Chargé d’affaires au temps de la guerre civile (1994-1997), et qui vit depuis plusieurs années au Kenya, répond à nos questions.

L’Afrique noire allait mieux et voilà que l’on ne parle plus que du virus Ebola avec des images dignes des films d’horreur. Va-t-elle replonger ?

Dominique Decherf : Il y a en effet quelque paradoxe dans le fait que cette épidémie surgisse aujourd’hui dans une zone dont on pensait qu’elle était bien avancée sur la voie de la reconstruction et de la réhabilitation après une sévère guerre civile d’une douzaine d’années qui aurait fait entre 250 000 et 500 000 morts la Sierra Leone, le Libéria et la frontière avec la Guinée-Conakry. Pendant des années, les conditions de vie étaient bien pires. On aurait compris la survenance d’épidémies. Or les choses allaient nettement mieux. Au Libéria, depuis 2003, une force des Nations-Unies longtemps forte de quinze mille hommes, aujourd’hui réduite à 7500, y assure le maintien de la paix. Son mandat qui court jusqu’au 30 septembre 2014 sera sans doute reconduit. La présidente, élue en 2005 et réélue en 2012, Mme Ellen Johnson-Sirleaf, a obtenu le prix Nobel de la Paix en 2011. L’ancien chef rebelle, Charles Taylor, président de 1997 à 2003, est incarcéré dans une prison anglaise après sa condamnation à cinquante ans de détention à La Haye l’an dernier. Or c’est maintenant, le 9 septembre dernier, devant le Conseil de Sécurité de l’ONU, que le ministre libérien de la Défense agite le spectre de la disparition du Libéria !

Comment l’expliquer ?

Dominique Decherf : Précisément par le retour à la paix, le déplacement des populations, l’ouverture des axes de circulation, surtout les axes secondaires pendant la guerre, chacun se terrait dans son village ou dans la forêt environnante. Il y avait peu de contacts entre les villages et les villes. Seules les grandes routes étaient encore fréquentées. D’ailleurs le premier réflexe devant l’épidémie fut le retour au village, se cacher, s’isoler, mourir chez les siens. Les malades ou suspects de maladie fuient l’hôpital ou les centres de santé de peur d’être diagnostiqués et placés en détention jusqu’à ce que mort s’ensuive.

La diffusion du virus ne met-elle pas en cause les traditions africaines ?

Dominique Decherf : C’est ambigu. Toute la sagesse africaine tend à la survie du groupe social à travers des mesures de protection face à l’environnement extérieur hostile, qu’il s’agisse des bêtes sauvages, des hommes ou des cataclysmes naturels. Souvent des règles strictes s’appliquaient, allant jusqu’à l’exclusion des personnes à risque ! On allègue aujourd’hui des habitudes alimentaires (en Afrique occidentale, la consommation de rongeurs et de chauve-souris, apparemment porteurs sains du virus, en Afrique centrale celle de viande de singe), la médecine traditionnelle, les rites funéraires. Mais le groupe savait ce qu’il y avait lieu de faire dans chaque circonstance donnée. Or tout ceci se perd. Ce savoir ancestral disparaît avec les anciens. Il n’est pas transmis dans un continent extrêmement jeu

Échec des médecines traditionnelles, mais échec aussi des modèles de développement qui se révèlent incapables de faire face ?

Dominique Decherf : L’OMS, l’ONU, les États-Unis, la Chine, Cuba, la France bien sûr, interviennent massivement dans la santé publique en Afrique sub-saharienne. Médecins sans frontières (prix Nobel de la paix 1999) référence mondiale, succès énorme, est avec 2000 intervenants la première ONG sur le terrain ! Le hic est que si l’humanitaire marche dans l’urgence et si les programmes de développement durable ne sont pas du tout négligeables et ont permis d’engendrer des progrès énormes dans les structures nationales de santé, la philanthropie ne suffit pas à fonder une politique, encore moins une biopolitique qui passe par le contrôle des populations. L’approche américaine diffère sensiblement de l’approche française. Ce n’est pas la santé en soi mais la sécurité qui est mise au premier plan. Les Américains se mobilisent s’il y a un risque de sécurité. Le coup de maître de George Bush - qui a tant de choses à se reprocher par ailleurs - fut le lancement du plan de lutte contre le VIH/S1DA. le paludisme et la tuberculose (PEPFAR) en 2003 doté de quinze milliards de dollars sur cinq ans qui a permis à Washington de reprendre le rôle dominant dans un secteur stratégique et surtout dans des pays menacés eux aussi de quasi-disparition (tels le Rwanda ou l’Ouganda). La France avait été pionnière et, parce que là où Washington peut financer 30 ou 50 0/ d’une action. avec une part fort honorable de 10 00 la France tient la seconde position dans les financements avec souvent des places aux responsabilités internationales. En matière de santé, l’Union européenne est relativement peu visible, car c’est un secteur demeuré très « national ». avec de grandes différences d’un pays européen à l’autre.

« Obama l’africain » serait-il en retard sur Bush et Clinton et chercherait-il à se rattraper avec le virus Ebola ?

Dominique Decherf : Exactement, il a répété dans son allocution du 16 septembre à Atlanta les États-Unis doivent exercer leur rôle de direction. Les autres initiatives dont le sommet économique réuni à Washington en août - sans qu’il soit question d’Ebola - n’avaient pas convaincu. Ses deux voyages sur le continent africain - mais pas au Kenya, pays de son père biologique - ont déçu tant les attentes étaient fortes. C’est comme si l’on courait après les Chinois, pourtant sans charisme. Ebola lui permet de rebondir. C’est quand même la première fois qu’à l’initiative américaine le Conseil de Sécurité des Nations-Unies réuni en urgence le 18 septembre est saisi d’un projet de résolution. La résolution 2177 a été portée par 131 États et adoptée à l’unanimité. Elle définit Ebola comme une « menace à la paix et à la sécurité internationale ». Une innovation en matière de droit international.

Ce qui ouvre le recours au chapitre 1/11 de la Charte des Nations Unies, donc le recours à des mesures coercitives ?

Dominique Decherf : Oui. Quelle réponse Obama l’avant- veille du débat avait-il fournie ? 750 millions de dollars sur 1 milliard demandé, des lits, des équipements, mais pas seulement. Des médicaments ou des vaccins ? Ils n’existent pas ou sinon à titre expérimental. Non, l’annonce décisive fut l’envoi de trois mille hommes des forces armées, alors qu’Obama rechigne à détacher des « conseillers » au compte-goutte auprès des forces irakiennes face aux djihadistes 3000 hommes, un centre de commandement régional à Monrovia, et sur ce nombre, pas de médecins ou de personnels de santé qui seraient directement en contact avec les malades mais des formateurs, des encadreurs, des hommes du génie, une force aéroportée du fait des difficultés de transport terrestre, et sans doute des spécialistes du « maintien de l’ordre » au cas où la situation de panique dégénérerait - et cela a commencé : lynchages, attaques contre des « centres d’isolement ». On voit cela dans les films d’Hollywood...

Militarisation de l’Afrique par les Américains sous couvert de risque de santé publique ?

Dominique Decherf : Les États-Unis ont créé en 2008 un commandement africain distinct de celui d’Europe ou du Moyen-Orient, AFRICOM. Ils avaient cherché alors un point de chute sur le continent pour installer son quartier-général. La seule base dont ils disposent est celle de Djibouti, mais c’est une base logistique essentiellement à destination du Moyen- Orient et de la Somalie. Elle n’atteint pas le chiffre de trois mille hommes annoncé par Obama. AFRICOM est finalement resté basée à Stuttgart. La localisation alternative la plus probable était déjà envisagée à Monrovia, avec le plein accord des autorités locales le Libéria ayant été longtemps considéré comme le 51e État américain, fondé par les descendants d’esclaves américains qui y étaient devenus les maîtres, toujours largement assisté par Washington. D’où la grande déception des Libériens face à la non-intervention américaine durant la guerre civile. Les « Marines » n’étaient allés à terre que pour protéger l’ambassade américaine et procéder à des évacuations d’occidentaux. Et aujourd’hui d’un coup d’un seul trois mille militaires américains seront déployés, avec l’investissement que cela suppose 1 Gageons que ce ne sera pas pour quelques semaines. C’est une installation dans la durée.

Quels sont les intérêts américains dans la région ?

Dominique Decherf : Ils sont principalement au Nigéria qui avait agi comme sous-traitant dans toute l’affaire libérienne, et aujourd’hui par un juste retour des choses se retrouverait conforté par l’existence de cette base arrière d’une part dans la lutte qui perdure dans le golfe de Guinée (compagnies pétrolières du delta du Niger) où les Américains discrètement sont très actifs, d’autre part dans la guerre qui s’annonce au nord avec Boko Haram.

Au-delà c’est toute l’Afrique forestière qui est menacée. Le pays le plus vulnérable au virus Ebola, d’où il tire son nom, c’est la République démocratique du Congo, l’ex-Zaïre. L’isolement des zones de survenance du virus a permis dans le passé sa résorption plus rapide. C’est le pays où la forêt est la plus étendue et le pays le plus peuplé (plus de quarante millions). On considère qu’au total sur toute l’Afrique subsaharienne, onze millions de personnes sont potentiellement concernées.

On revient à lu stigmatisation de l’Afrique, terre insalubre, réserve de microbes...

Dominique Decherf : On parle d’un million de victimes du virus Ebola au bout d’une année si l’épidémie n’était pas contrôlée. Mais ce ne serait que le quatrième million le Sida, la tuberculose et surtout, toujours première cause de décès, le paludisme, en font chacun plus chaque année I Beaucoup plus que la mortalité infantile, la faim ou les guerres, qui de leur côté ont régressé. Des morts silencieuses, intimes, qui, contrairement à l’épidémie actuelle, ne paraissent pas ralentir le dynamisme collectif. Les pays les plus pauvres ne sont d’ailleurs pas les seuls atteints. Par exemple, le plus riche, l’Afrique du Sud connaît l’un des taux de pré- valence du SIDA les plus élevés, y compris dans les classes supérieures I L’extraordinaire est que ces sociétés africaines ne se laissent jamais aller au désespoir. Le regard que nous portons sur elles et que cette actualité renforce, frisant parfois le racisme, n’est pas du tout celui qu’elles portent sur elles-mêmes. Là où la mort abonde, la vie surabonde. Il serait dommage que nous ne partagions pas cette volonté de vivre à tout prix.

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