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EXCELLENCE UNIVERSITAIRE : Fallait-il attendre la Banque mondiale ?

Par Jean-Paul Tedga

Lundi 12 mai 2014 // L’Afrique

Le conseil des administrateurs de la Banque mondiale vient d’approuver, le financement de 19 centres d’excellence, au sein d’universités de sept pays d’Afrique de l’Ouest et du Centre, pour une enveloppe globale de 150 millions de dollars (75 milliards de F CFA). Les centres sélectionnés, sur concours, bénéficieront d’un financement visant à soutenir des filières d’enseignement spécialisés dans les domaines de la science, de la technologie, de l’ingénierie, des mathématiques, de l’agriculture et de la santé. Les fonds seront alloués par l’Association internationale de développement (IDA), filiale de la Banque mondiale, aux universités des huit pays suivants : Nigéria (70 millions de dollars), Ghana (24 millions), Sénégal (16 millions), Bénin, Burkina Faso, Cameroun et Togo (8 millions de dollars chacun), la Gambie bénéficiant, quant à elle, d’un crédit de 2 millions de dollars et d’un don de I million de dollars.

« Il n’y a pas, à mes yeux, de meilleure façon de doper l’économie des pays africains, créer des emplois et soutenir la recherche, que de former de jeunes diplômés dans des filières très recherchées comme le génie chimique, l’agronomie ou la lutte contre les maladies infectieuses », note le vice-président d’origine sénégalaise, de la Banque mondiale pour la Région Afrique, Makhtar Diop.

Le projet de centres d’excellence africains vise, notamment, à remédier aux lacunes de l’enseignement scientifique et technique sur le continent, et aux conséquences qu’elles entraînent, sur le marché du travail, notamment, en termes de pénurie de main-d’œuvre qualifiée. « La proportion de chercheurs dans la population active, en Afrique, reste, excessivement, faible pour la recherche et le développement, par exemple, le Burkina Faso et le Nigéria ont un ratio de 45 et 38 experts, par million d’habitants, contre, en moyenne, 481 et 1.714, respectivement, en Amérique latine, et en Asie de l’Est « , souligne la Banque mondiale.

La Banque mondiale termine, ainsi, son communiqué Les centres d’excellence vont, par ailleurs, « aider les jeunes à satisfaire leurs aspirations sans devoir s’expatrier et vont aider les entreprises à trouver des profils pointus sans devoir faire appel à des expatriés.

C’est désolant de voir que c’est la Banque mondiale (c’est-à-dire les pays occidentaux) qui est, une fois de plus, en train de montrer, à l’Afrique, le chemin qu’elle doit emprunter. C’est d’autant plus humiliant que ce chemin, les pays africains, le connaissent parfaitement. En effet, dans les années 90, l’Unesco, sous l’Espagnol Federico Mayor, avait initié un cycle de réflexion, en collaboration avec l’Association des universités africaines (AUA), pour identifier les maux qui minent l’enseignement supérieur africain et y proposer des solutions. C’est dans la mouvance de cette dynamique que votre magazine préféré, Afrique Education, avait vu le jour. J’avais, moi-même, assisté à certains de ses colloques, comme celui qui se tint, à Dakar, fin novembre 1992, au moment où j’organisais, de mon côté, au Breda, à Dakar, le premier séminaire de spécialisation des journalistes africains en éducation et formation.

A titre personnel, j’avais poussé la réflexion avec une douzaine de recteurs d’universités d’Afrique noire francophone, en éditant l’ouvrage intitulé, « Dix mesures pour relancer l’université africaine » (disponible à Afrique Education). La régionalisation et la spécialisation des universités et des institutions universitaires africaines de recherche, ne sont nullement un secret pour les Africains. Nous appelons*cette solution de nos voeux depuis une vingtaine d’années. Malheureusement, nos dirigeants politiques n’ont jamais, réellement, ouvert une telle porte. L’Union africaine qui aurait pu booster le mouvement, a brillé par son inefficacité. Par rapport au problème de la fuite des cerveaux (expatriation des diplômés africains), là aussi, Afrique Education a abattu un travail, qui a été, vite, enterré, par les politiques. Sous l’autorité de son excellence, Henri Konan Bédié, à l’époque, président de la Côte d’Ivoire, j’avais organisé un colloque, à Abidjan, en février 1997, sur le thème, « Retour en Afrique des cadres et diplômés africains ».

Une trentaine de participants parmi lesquels, des ministres et anciens ministres, des secrétaires généraux de partis au pouvoir et d’opposition, des représentants des bailleurs de fonds, des directeurs généraux de très grandes entreprises africaines d’Etat, un ancien secrétaire général de l’OUA, avaient établi une sorte de feuille de route, pour permettre, à l’Afrique d’avoir un fichier contenant tous les profils des diplômés et de cadres africains, vivant à l’étranger, avec leur plan de carrière, et désireux de servir l’Afrique. Pour des raisons, qui ne sont pas difficiles à imaginer, ce projet a été tué dans l’œuf.

Federico Mayor m’avait dit, en 1998, lors d’une interview : « Le problème de l’Afrique, c’est qu’elle n’est pas libre de ses choix ». Seize ans, après, l’initiative de la Banque mondiale qui va apporter la somme de 75 milliards de F CFA à 8 pays, une somme (ridicule) que ces derniers peuvent trouver, eux-mêmes, dans leurs budgets respectifs, me laisse songeur : quand les Africains se décideront-ils à prendre leur destin en main ?

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