Duflot, "l’emmerdeuse"

Mercredi 8 juillet 2015 // La France

Un seul être vous manque et tout est dépeuplé : Moi Cécile je serai votre Jeanne d’Arc.

Oui, l’exploitation du gaz de schiste est possible sans avoir recours à la fracturation hydraulique. D’autres techniques, non polluantes, existent. Oui, la France est assise sur un tas d’or qui pourrait lui permettre d’arracher les points de croissance qui lui font tant défaut pour relancer son économie atone. Oui, des centaines de milliers d’emplois pourraient être créés à la clé et assurer à la France une manne susceptible d’aider à son désendettement. C’est écrit noir sur blanc dans un rapport commandé par Arnaud Montebourg du temps où il était encore ministre du Redressement productif. Ce documenta été remis, au début de 2014, au président de la République. Mais non, François Hollande n’en a rien fait et a préféré enterrer ce rapport plutôt que d’encaisser la réaction épidermique de Cécile Duflot et de ses amis écologistes, pour qui se contenter d’évoquer incidemment l’exploitation du gaz de schiste revient à creuser une tranchée et à déclarer une guerre sans retour aux Verts.

L’ancienne ministre du Logement est un gros caillou dans la chaussure de François Hollande. Le président l’a compris, qui tente en vain de la ménager, quand bien même Cécile Duflot l’agace au plus haut point. « À croire qu’il n’aime que les emmerdeuses », se plaint un membre du gouvernement, qui ne comprend pas que le président s’attarde plus longtemps à vouloir discuter avec elle. « Elle est en voie de radicalisation accélérée », entend-on au siège du Parti socialiste, rue de Solferino. Pourtant, Jean-Christophe Cambadélis est dans l’obligation de la recevoir et de traiter avec elle. Certains au PS, qui ne supportent plus ses caprices, n’hésitent pas à se faire plus explicites à l’égard de la députée de Paris : « Mme Duflot n’est propriétaire de rien. Pas même de son siège », menace jean-Marie Le Guen, le secrétaire d’État aux Relations avec le Parlement, comme pour rappeler qu’elle n’a pu se faire élire dans la capitale qu’au prix d’un accord électoral avec le PS que ce dernier pourrait bien évidemment remettre en cause aux législatives.

Mais pour l’heure, le chef de l’État espère encore la ramener à la raison. Il l’a embarquée dans son avion de retour de la marche contre le terrorisme à Tunis, le 29 mars dernier. Continue de discuter avec elle par SMS, mais ne cache pas que la partie est difficile sinon perdue. Cécile Duf1ot s’obstine à refuser que les écologistes fassent leur retour au gouvernement tant que Manuel Valls est à Matignon. Elle juge son logiciel « périmé » et campe sur des positions de plus en plus gauchisantes. « On peut empêcher quelqu’un de se suicider trois fois, quatre fois. Mais la cinquième, peut-on encore le retenir ? », confesse, impuissant, le président, sans pour autant renoncer.

C’est que, pour espérer se qualifier pour le second tour de la présidentielle, en 2017, François Hollande doit pouvoir reformer les ligues dissoutes de la gauche plurielle et donc compter sur le soutien des écologistes. À commencer par celle qui continue à faire la pluie et le beau temps chez les Verts, alors même qu’elle n’est plus la secrétaire nationale d’Europe Écologie-Les Verts (EELV).

Mais le voilà face à un sérieux problème. Si certains écologistes ne se montrent pas insensibles aux manoeuvres élyséennes et espèrent toujours, à l’image d’un Jean-Vincent Placé, le président du groupe EELV au Sénat, décrocher un ministère contre une paix des braves et un zeste supplémentaire d’écologie dans le programme du gouvernement, la députée de Paris ne veut rien entendre des sirènes socialistes et se montre surtout totalement « insensible au chantage au FN ». Elle ne démord pas de ses positions, n’en finit pas de faire de l’oeil à Jean-Luc Mélenchon, raille les manoeuvres d’un président qui se conduit « comme un premier secrétaire » et décoche ses flèches en direction de tous ceux parmi les siens qui fricotent avec le PS. Au risque de provoquer une scission.

Samedi dernier, alors que jean-Vincent Placé, François de Rugy et Barbara Pompili, les deux présidents du groupe écologiste à l’Assemblée, accompagnés de Denis Baupin, le vice-président de l’Assemblée, d’Emmanuelle Cosse, la secrétaire nationale d’EELV et de figures historiques de l’écologie (Antoine Waechter et Corinne Lepage notamment) se rassemblaient dans une salle du Palais-Bourbon pour acter la « mort clinique d’EELV » et poser les premiers jalons d’une nouvelle confédération écologiste, supposée pouvoir travailler en bonne intelligence avec le gouvernement, Cécile Duflot, dans un de ces numéros de "tweeteuse" qu’elle affectionne, glissait avec délice : « Le premier narcisse a fleuri... au milieu des primevères et des violettes.., c’est une jolie journée qui commence. » Qu’un seul de ses camarade entre au gouvernement et cela ne sera jamais perçu autrement que comme « un débauchage individuel ».

Cécile Duflot, ambitieuse, calculatrice, manoeuvrière, "est une François Hollande qui n’aurait pas fait l’Ena". sans grande conséquence politique, juge Julien Bayou, un proche de Cécile Duflot. Dans l’entourage de l’ancienne dirigeante des Verts, on ne se prive pas de tailler des croupières à ces « opportunistes et ces couilles molles prêts à se trahir pour un plat de lentilles ».

Dans un document que nous avons pu consulter, le bureau exécutif d’Europe Écologie-Les Verts a opportunément rappelé qu’avant de pouvoir renouer avec la majorité socialiste, le gouvernement doit fermer la centrale nucléaire de Fessenheim « dans les plus brefs délais », « abandonner de grands projets inutiles comme [l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes] » et mettre en place la proportionnelle. Autant de sujets de discorde qui sont loin d’être réglés et rendent impossible l’arrivée de ministres écologistes au gouvernement. Sauf à prendre le risque d’être exclu du parti. Jean-Vincent Placé a déjà fait savoir qu’il était prêt à aller jusqu’à cette extrémité, scellant définitivement son divorce avec Cécile Duflot, avec qui il a formé un redoutable tandem pendant des années.

Surtout, les amis de Cécile Duflot ont fait les comptes. Dans un petit livret numérique qu’ils ont édité intitulé "La politique et l’exercice du pouvoir... pour les nulles", les écologistes rappellent à l’intention de ceux qui seraient tentés de rejoindre le gouvernement Valls que « jamais autant d’amendements n’ont été adoptés à l’Assemblée que depuis la sortie du gouvernement » de Cécile Duflot et Pascal Canfin. De quoi doucher l’argumentaire de tous ceux qui pensent que « seuls les portefeuilles gouvernementaux donnent du pouvoir ».

Les adversaires politiques de Cécile Duflot ne manquent pas de donner de la voix au point de sembler la mettre en minorité. Mais on aurait tort de sous-estimer le pouvoir de celle-ci. Elle n’est pas seulement cette « petite bonne femme » qui « glapit », qui « irrite par sa logorrhée débitée sur un rythme de plus en plus précipité au point qu’on finit par avoir envie sinon de l’étrangler, du moins de la bâillonner pour qu’elle se taise enfin et nous laisse souffler », comme la décrit l’auteur-interprète Françoise Hardy dans son dernier ouvrage (Avis non autorisés..., Équateurs). Celle qui a longtemps fait figure de "bonne copine", volontiers souriante, est avant tout une redoutable politique.

L’histoire d’Europe Écologie-Les Verts est jalonnée des scalps de Cécile Duflot. Elle a fait systématiquement la nique à tous ceux qui contestaient sa ligne ou son autorité, au point d’apparaître comme la grande prêtresse de l’écologie en France. De guerre lasse, José Bové a pris du champ. Daniel Cohn Bendit s’est reconverti à la radio. Noël Mamère a préféré quitter EELV plutôt que de subir la loi de « la firme ». Comme le dit un cadre du parti, Cécile Duflot, « c’est une François Hollande qui n’aurait pas fait l’Ena ». Ambitieuse, calculatrice, l’ancienne militante de la Ligue de protection des oiseaux, diplômée de l’Essec, sait mieux que d’autres se placer toujours au centre du jeu écologiste, quitte à faire son nid, pareille à un coucou, dans celui des autres. Sa base penche vers l’ultragauche. Elle durcit sa ligne, regarde du côté du Front de gauche et des socialistes frondeurs. Et affermit sa légitimité aux yeux de militants qui ne manquent plus une occasion de siffler « les traîtres ».

La mise en scène de sa sortie du gouvernement n’était pas fortuite. Selon un proche, c’était « un acte fondateur ». La première pierre de sa candidature en 2017. D’ailleurs, Cécile Duflot ne cache plus qu’elle se sent désormais « les épaules » pour la présidentielle. Une manière de pousser toujours plus loin son avantage même si le poids électoral des écologistes semble aujourd’hui ridicule. Son appétit est immense. Ses ennemis sont toujours plus nombreux, mais son pouvoir de nuisance n’a jamais été aussi perceptible. Au point de paralyser Hollande et la France dans son entier.

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