Du diable en politique.

Par Gérard Leclerc.

Dimanche 24 août 2014 // La France

Jean-Marie Le Pen est-il le diable ? Oui, grâce au ciel ! Et si par malédiction, il advenait qu’il n’apparaisse plus comme tel, la catastrophe fondrait sur nous. Par chance, le naturel réapparaît au gré de la première métaphore venue ou du jeu de mot jailli d’un humour douteux. Et tout rentre dans l’ordre. Le diable est bien le diable, et on peut l’enfermer dans sa cage, au vu et au su universels. Mais l’intéressé n’est nullement dupe du jeu qu’il a lui- même initié. Ainsi que le remarque Pierre-André Taguieff : « Prendre la posture du diabolisé et la mettre en scène, c’est se présenter glorieusement comme une victime injustement accusée et comme un héros, un « résistant ». Bref le fait d’être traité comme une figure du diable devient une preuve qu’on est le contraire du diable. La diabolisation se retourne en mode de transfiguration. La mauvaise réputation s’avère bonne pour la réputation, et se traduit par l’acquisition d’un prestige, donc d’un capital d’autorité charismatique. » En démontant « l’anti-lepénisme ordinaire », comme il avait démonté l’antiracisme dans un essai mémorable en 1988, Pierre-André Taguieff a pris des risques sérieux.

Ne se montrerait-il pas complice de Marine Le Pen, dont tout le projet, depuis son accession à la tête du Front national, a été de dédiaboliser son mouvement, pour accéder à une nouvelle phase stratégique, dont les récentes élections municipales et européennes ont montré la pertinence ?

Pourtant, Taguieff a achevé la rédaction de son dernier livre avant les européennes, dans la foulée des municipales. Il n’a pu tenir compte du tout denier épisode qui a vu le père et la fille s’opposer spectaculairement à propos de la diabolisation. Marine ne peut plus supporter le moindre dérapage de Jean-Marie, et elle est disposée à l’épreuve de force avec le vieux chef, dès lors que sa ligne de conduite est en cause, avec l’argumentaire sui generis qui l’accompagne. On pourrait en conclure que la déconstruction du discours diabolisateur est désormais sans objet, puisque l’héritière a répudié définitivement le machiavélisme paternel. Mais la réaction médiatique, comme toujours surdimensionnée, à la saillie de l’incorrigible gaffeur, prouve que non. Il suffit de lire Le Monde pour s’en persuader. Le très funeste effet de sens sur la fournée est accueilli comme une véritable bénédiction par l’éditorialiste qui se félicite que le Front national retrouve ainsi son vrai visage, son identité native dont aucun aggiornamento ne saurait le débarrasser. Et dans la foulée, le cher Jean Birnbaum, de sa tribune du supplément littéraire, sermonne Taguieff avec conviction : « Comment ce républicain de tradition en est-il venu à accabler de ses sarcasmes les femmes et les hommes exprimant leur peur de l’intolérance et de la violence ? Comment cet homme à la mémoire longue s’est-il mis à prêcher l’oubli, au prétexte que le ressaisissement du passé « encombre » notre conscience ?

Comment ce fin politologue a-t-il bientôt déployé ses trésors de rhétorique pour convaincre que le Front national avait radicalement changé, et qu’il n ’y avait plus de fascistes en France, que dans la tête des antifascistes ? »

On ne peut pas être plus clair dans l’affirmation. Il n’y a d’analyse possible du phénomène frontiste que grâce aux coordonnées de la filiation fascisante et de ce que Léo Strauss appelait la reconduction ad hitlerum. Toute tentative de discussion avec l’adversaire, selon les procédures d’une discussion rationnelle, serait criminelle, parce qu’elle occulterait le caractère hors norme d’une entreprise criminelle par principe et dont les apparences trompeuses cachent à tout coup les intentions souterraines méphitiques. Il est vrai que le désaccord de Taguieff avec la propagande anti-Front national diffusé dans une énorme littérature, est patent. De ce point de vue, on peut lui faire confiance. Il a tout lu, tout répertorié, tout analysé au-delà du possible. Et les résultats de sa recherche sont accablants.

« Les premières publications anti-FN, d’inspiration principalement trotskiste, illustraient clairement la vision policière de l’histoire, telle que le néo-antifascisme contemporain I’a fait renaître. Il faut ajouter aux journalistes et aux militants délateurs les pseudos experts qui sévissent dans les médias : utilisés comme informateurs ou documentalistes par des journalistes pressés, ils sont gratifiés en retour par ces derniers du titre d ’ expert » ou de « spécialiste », voire de « chercheurs » et en tant que tels, régulièrement interviewés. » C’est lorsque l’intention scientifique est la plus proclamée que l’inspiration idéologique est la plus patente « C’est le cas de nombreux travaux universitaires, du mémoire de master à la thèse de doctorat, qui oscille entre la simple médiocrité jargonneuse et l’escroquerie intellectuelle. » Sous-jacente à toute cette production, une vision « conspirationniste » de la politique.

La sévérité d’un tel constat donnerait-elle prise au soupçon d’une complicité avec l’ennemi ? Sans aucun doute pour certains. Mais pas plus que l’analyse des chausse-trappes de l’anti-racisme n’était susceptible de réhabiliter le racisme, la lucidité à propos du phénomène anti-lepénisme ne saurait servir la seule cause de la famille Le Pen. Nul doute qu’une telle acribie ne produise un sérieux bouleversement dans le champ de la réflexion politique, mais ça ne peut être qu’à l’avantage de la lucidité et d’un réexamen approfondi des concepts philosophiques et des données historiques. Assimiler le Front national au fascisme pur et dur, c’est montrer que l’on n’a aucune culture sérieuse dans ce domaine et que l’on participe d’un déterminisme pulsionnel et émotif, apte a diffuser les plus étranges fantasmes J’ai, de mes oreilles entendu sur une chaîne de radio officielle une brave personne déclarer que si Le Pen était élu à la présidentielle, le camp d’Auschwitz serait rouvert dans la foulée, sans qu’aucune voix autorisée vienne la contredire. Bien sûr, ce genre de propos s’explique par la passion des circonstances, mais il s’insère dans le cours d’une pente idéologique. Il n’est que le symptôme d’un imaginaire qui fonctionne en symbiose avec une rhétorique politicienne intéressée.

Reste à restituer exactement le Front national dans l’histoire des idées et la tradition politique française, après qu’ait été ainsi récusée la classification polémique en cours. Pour Taguieff, il est historiquement faux de situer à droite ou de dire de droite le racisme et l’antisémitisme comme configurations idéologiques modernes, dont la formation et le développement doivent beaucoup à l’idéologie des Lumières, au scientisme et au matérialisme, ainsi qu’à l’anti-capitalisme gnostique et à la pensée socialiste. » C’est qu’il faut se faire à l’idée que l’ancrage voulu par Marine Le Pen dans la République n’est nullement anodin et porte des conséquences qui n’ont pas fini de se déployer : « Le FN s’est banalisé en même temps qu’il s’est « nationalisé » en se transformant en un phénomène vraiment national, s’étendant sur tout le territoire français. » En s’intégrant, ne se notabiliserait-il pas et ne poursuivrait-il pas sa naturalisation dans l’espace dit républicain ? Certes, bien d’autres questions se posent, bien des énigmes ne sont pas levées. Mais on ne saurait échapper à la réflexion qu’impose un phénomène qui oscille entre la véhémence du discours et la volonté de conquérir le pouvoir travers la seule légalité institutionnelle.

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