Du bon usage des frontières politiques.

Par Denis Tillinac.

Jeudi 30 octobre 2014 // La France

Contrairement à la gauche, la droite ne distingue pas le bien du mal en fonction des appartenances partisanes.

On reconnaît l’homme de droite à la prévalence des affinités électives sur les considérations idéologiques ou partisans : nous sommes spontanément de mèche avec Brassens, les copains d’abord. Ainsi, dimanche soir, prenant connaissance des résultats du scrutin sénatorial, me suis-je réjoui de la défaite de la gauche, et singulièrement de la victoire des deux candidats de l’opposition en Corrèze, Chasseing et Nougein. Mais pas de la chute de Jean-Michel Baylet dans le Tarn-et-Garonne.

J’ai fait mes débuts à la Dépêche du Midi, le journal des Baylet, père, mère et fils, et on m’y a toujours traité en copain de virée, nonobstant ma réputation de "réac". Mes liens amicaux avec Baylet ont à voir avec ce terroir languedocien où les tuiles sont romaines, l’accent chantant, les apéritifs anisés, les passions rugbystiques à fleur de peau et les tropismes radicalisant tempérés par une gastronomie ad hoc. Ça compte.

Jean-Michel a payé les incuries du gouvernement, sans doute aussi l’usure, assurément le déclin historique de l’influence de la presse écrite. À l’ère d’Internet, on peut se tailler un fief sans le soutien du quotidien régional de référence. La Dépêche pèse encore lourd dans ce pays où par temps clair on aperçoit les montagnes Pyrénées du toit de sa maison, mais moins qu’avant.

J’évoque mes accointances avec ce journal, et son patron, à titre d’exemple : à droite, nous n’avons jamais cette propension à discriminer a priori le bien et le mal selon les critères d’une appartenance partisane. Peu nous chaut la couleur du vote d’un ami si nous portons le même regard complice sur le bucolisme de Du Bellay ou le charme d’un clocher roman, si nos souvenirs nous bercent d’une nostalgie du même acabit, si nos traits d’humour éveillent le même sourire, la féminité qui traverse notre regard, le même émerveillement.

Tous mes amis de gauche sont gênés aux entournures de frayer avec un réac et s’en dédouanent en inscrivant mon péché originel sur le compte de la provocation. Tandis
que je prends leur amitié comme elle vient, sans me soucier de leur "conscience" politique, fut-elle délirante à mes yeux. Elle l’est souvent.

Nullement homothétique à la gauche, la droite se définirait plutôt comme une incrédulité à des présupposés auxquels nous opposons une ironie socratique à base de bon sens. Avec les radsocs de l’Occitanie, c’est facile de passer la frontière, leur teneur idéologique se dilue vite dans un verre de cahors ou de buzet.

Avec les rouges, les roses ou les Verts, ça coince : ils sont tellement convaincus d’appartenir au camp de la liberté, de la créativité, de la fraternité, de la générosité. De la vertu en somme. Mais pour peu que le pharisien soit de bonne compagnie, nous oublions son sectarisme, et levons le coude à la santé de nos amours.

Nous privilégions l’être plutôt que le paraître, l’affichage, l’affiliation, l’encartement. Mon meilleur ami était élu socialiste et vénérable du Grand Orient. Quelle importance puisque nous avions en partage une admiration pour le panache de Cyrano, les passes croisées des frères Boniface, l’amour charnel des "pays" célébrés par Braudel !

Plus importante pour la France que le verdict du scrutin sénatorial sera la reconduction - pour deux ans - d’Henri Proglio à la tête d’EDF. Une fois n’est pas coutume : les autorités publiques semblent prendre le parti du bon sens. Les domaines où notre économie tient la corde ne sont pas si nombreux. EDF est un fleuron de notre industrie et Proglio, de l’avis unanime des grands cadors internationaux, rayonne à leur niveau. Ils sont rares dans ce cas.

Si ses relations avec les ministres de l’Écologie - NKM entre autres - ont été forcément tendues, il a assuré la cohésion sociale avec le soutien de la CGT - excusez du peu - et su mettre EDF sur les rails des marchés porteurs, dans un domaine crucial pour notre avenir, où la concurrence ne fait pas dans la dentelle. Espérons qu’une entour- loupe politicarde d’envergure cantonale ne va pas priver la France d’un patron hors gabarit, gestionnaire avisé et stratège armé d’une vraie vision.


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