Politique Magazine.

Du bon usage des crises.

Jeudi 13 février 2014 // L’Histoire

Mai 68 fut « la crise des « attitudes devant la vie » selon le mot de Pierre Chaunu. Journaliste et écrivain, Gérard Leclerc a bien connu cette époque. Sa réflexion a valeur de témoignage celui d’une génération confrontée à l’éclatement des institutions et au chamboulement des moeurs.

On sait l’ambivalence féconde du mot « crise ». Généralement défini comme une période difficile, troublée, préoccupante, il trouve son origine étymologique dans le verbe grec krinein, qui signifie juger, discerner. C’est que la crise est, par excellence, le lieu d’un discernement, où il s’agit d’apprécier la nature d’une maladie physiologique ou sociale, ce qui pourrait bien conduire à l’idée que le bouleversement ne conduit pas nécessairement à la catastrophe. Mais à la suite d’un juste diagnostic, il pourrait susciter les conditions d’une guérison ou d’un renouveau. La crise anthropologique fondamentale que sous-tend la dissolution actuelle de la notion de famille, bousculée par l’évolution sociale, les mutations législatives et les représentations interprétatives, provoque une gigantesque élucidation puisqu’elle remet en cause toutes les données de notre humanité et de notre existence sociale.

UN RENVERSEMENT MÉTAPHYSIQUE

Mais cela n’a pas commencé hier. Si on permet un a’ biographique, l’affaire concerne l’histoire de ma génération, telle que je l’ai vécue dans l’événement et la mouvance de 1968. Pierre Chaunu avait trouvé tout de si la formule : « Crise des attitudes devant la vie », la sexualité étant le marqueur le plus déterminant d’une évolution qui faisait éclater les institutions en chamboulant les moeurs. L’affaire se précisait sur le terrain intellectuel, avec un tournant critique qui substituait aux critères de la modernité la déconstruction postmoderne. L’Anti-oedipe de Deleuze et Guattari fut reçu comme le manifeste de l’époque, répudiant le freudisme mais aussi l’humanisme classique. Tout ce qui s’est produit par la suite n’est que la conséquence de ce renversement métaphysique, accompagnant le destin de ce que le québécois François Ricard a appelé la génération lyrique, celle qui croyait qu’en rompant toutes les digues anciennes, elle fabriquerait un monde selon ses rêves. C’est dire combien un bilan s’imposerait de cette postérité soixante-huitarde. Peut-être a-t-il été entrepris par un cinéaste comme Denys Arcand, autre québécois, notamment dans son film Les Invasions barbares.

Nous fûmes quelques-uns à accompagner cette époque, en essayant de la comprendre, souvent de la contrer, d’autant que, commencée sous le signe du mot d’ordre « changer la vie », elle s’était vite soumise à tous les impératifs du consumérisme libéral. La plupart des gauchistes flamboyants s’étaient convertis naturellement en « libéraux-libertaires ». Mais du combat intellectuel de ces années se détache le formidable livre de Pierre Boutang, Apocalypse du désir. Voulu par Maurice Clavel, juste avant sa mort, il reprenait tous les enjeux de ce qu’un René Girard aurait appelé la dictature du désir, pour révéler le sens ultime, et donc théologique, de cette étrange péripétie. Il faudra bien le redécouvrir au terme de tant d’errances et de trahisons. Au moins eûmes-nous la grâce de percer le brouillard d’une pseudo-libération, en récusant les appels trompeurs d’une fausse révolution.

LA CONSÉQUENCE DU SIDA

Au tournant du XXIe siècle, je ne pouvais être surpris de la suite des événements. Certes, elle s’était complexifiée, ne serait-ce qu’avec la tragédie du Sida, dont on n’a pas encore compris qu’elle avait conféré à la cause homosexuelle une énergie de la révolte qui explique la prise en main des institutions nationales et internationales par une idéologie dont les agents se sont révélés très efficaces. Ce fut pour moi un moment de trouble, dont naquit un essai intitulé L’amour en morceaux (Presses de la Renaissance, 2000). Il me fallait d’urgence faire le point : « Avec l’amour humain, la conjugalité, la filiation, n’était-ce pas tout qui vacillait, et d’abord ce rapport premier, originel, où se fonde l’existence de toute personne. » En quelques mois, je récapitulais tout le parcours depuis les années soixante, mais il me fallait le dépasser, en anticipant sur ce qui nous attendait. Je sentais que notre résistance était insuffisamment armée pour combattre victorieusement. Pourtant, il y avait déjà des directions de recherche à privilégier, des découvreurs à reconnaître, des oeuvres à approfondir.

Il n’y a de tradition que vivante, au sens où le cardinal Newman l’entendait en considérant l’histoire entière du christianisme. Sur le mariage, la famille, l’amour humain, il y a derrière nous tout un corpus impressionnant, mais insuffisamment exploité. Sans compter qu’il y a énormément de friches, d’inconnues, d’incertitudes. Tout est toujours à reprendre, à réexaminer. Il a fallu ma découverte de l’oeuvre considérable de Michel Rouche pour constater combien je percevais très mal les origines du mariage chrétien et la façon dont il s’était affirmé à l’épreuve des siècles. Désorienté par un Georges Duby, je n’avais rien compris aux affrontements de la doctrine chrétienne et des moeurs féodales héritières des coutumes païennes. En somme, c’était le christianisme qui avait inventé le mariage moderne, en imposant le consentement par amour, mais, ce faisant, il avait créé un trouble dans l’institution, dont nous percevons les effets jusqu’en notre temps. En m’écoutant sur le sujet, un prêtre avait été littéralement effrayé. Eh oui, il ne s’agissait pas d’un long fleuve tranquille, et il nous fallait assumer la continuité problématique d’une union sacramentelle dont les époux étant les ministres.

UNE NÉCESSAIRE ALTERNATIVE

Dans mon essai, je ne m’attaquais pas encore à ce qu’on a appelé depuis la « théorie du genre ». Ce n’est que dans l’année suivante que Judith Butler interviendrait dans mon champ d’intérêt ce qui m’a impressionné dans ses travaux, c’est moins la force d’une pensée que sa puissance de destruction. Nous avons moins besoin des armes de la critique à son encontre que d’une projection alternative qui permettrait de se libérer des fantasmes du gender. Si j’ai un conseil à donner aux amis qui sont en quête de réflexion féconde, je leur confierai quelques directions.

Tout d’abord, un penseur non chrétien, mais décisif : Pierre Legendre, philosophe, historien, psychanalyste, qui nous montre comment les montages institutionnels anticipent sur la construction de l’individu en lui donnant statut de personne. En second lieu, le père Gaston Fessard, théologien profond, qui dans Le Mystère de la société a montré comment le sujet homme-femme constitue l’humanité en fraternité et non en chaos. J’ajouterai la nécessité impérieuse de prendre la mesure de Michel Henry, phénoménologue de la chair, qui nous permet de comprendre adéquatement la signification de notre incarnation. Le seul recours à la nature est insuffisant pour se libérer du constructivisme de Butler et de ses séides. Par ailleurs, la chair dans son acception biblique n’est pas le soma grec. Michel Henry, par-delà le renversement phénoménologique qu’il accomplit, rejoint pleinement la révélation judéo-chrétienne. Même s’il n’a pas abordé lui-même les conséquences obligées de sa recherche, il nous met sur la voie de la véritable réponse à la dissolution des sexes. Ceux qui nient le mystère de la chair nous précipitent dans l’inhumanité. Dans l’immense lutte qui a commencé en 2013 se dessine ainsi un projet de salut et de renaissance.

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