Drogue : l’État défaillant.

Lundi 10 février 2014 // La France


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Dans la lutte contre la drogue, l’antagonisme répression/prévention semble implacable. La stigmatisation rituelle de l’idéologie sécuritaire et la dénonciation virulente de mesure : taxées de démagogie constituent-elles, de chaque côté, les derniers mots d’un débat verrouillé ?

La guerre de la drogue est impitoyable. Elle a ses héros et ses lâches, ses combattants de l’ombre et ses collabos. Ses dévouements cachés, ses criminels, ses profiteurs. Et ses victimes. Dans les consciences déboussolées, culpabilité et innocence se côtoient. Aspect particulièrement sordide de la dérive de notre société, la dangerosité des stupéfiants, est certes, reconnue par tous. Admis, aussi par tous l’échec des politiques publiques à endiguer le phénomène. Mais l’unanimité s’arrête là. Nous sommes sur un terrain particulièrement favorable à l’antagonisme frontal entre « sécuritaires » et « libertaires ».

PARIS : UNE « SALLE DE SHOOT » À FORT RELENT ELECTORAL

Une nouvelle illustration en est venue avec la récente affaire de la salle de shoot parisienne. Cette sympathique appellation désigne, on le sait, un lieu où les toxicomanes se « shootant » par intraveineuse peuvent pratiquer leurs injections dans de meilleures conditions hygiéniques et médicales. La mairie de Paris avait prévu d’ouvrir avant les élections municipales la première salle de ce type en France dans un secteur proche de la gare du Nord. Des « concertations » ont eu lieu révélant une hostilité marquée parmi les habitants du quartier. Puis, consulté, le Conseil d’État a émis l’avis qu’il fallait au préalable modifier la loi interdisant l’usage des stupéfiants. Ce qui entraîna le report de l’ouverture prévue. Réaction enthousiaste de la candidate UMP aux municipales parisiennes, dénonçant dans le projet une « légalisation de la drogue »... Une formulation polémique avec un tel relent pré-électoral qu’elle fait pressentir qu’une fois élue, elle s’empresserait de reprendre l’idée sous un nouvel habillage... Le dossier est si sensible et épineux qu’il constitue, pour le personnel politique, une parfaite occasion de dire tout et son contraire, à l’aune de l’incidence électorale escomptée.

Il est vrai que le fond de l’affaire exige un réel discernement. Une fois effectuée, une telle installation sera nécessairement appelée à se multiplier à Paris et en province. Avec, la conséquence manifeste d’une forme nouvelle de banalisation de la drogue. Inversement, laisser se développer un usage « anti-hygiénique » des stupéfiants présente des risques énormes à la fois pour la santé publique, son financement, et l’équilibre d’ensemble de la société.

AU DÉBUT DES ANNÉES 80, UN MELANGE DÉTONANT SE MET EN PLACE

Au début des années 80, la drogue, déjà répandue dans la jeunesse en voie de « boboïsation », commençait à faire de redoutables ravages dans les banlieues. Personne n’a voulu voir le mélange détonant qui se mit alors en place entre l’immigration massive consécutive aux années Giscard, la poussée des banlieues, l’explosion du chômage et la drogue. Avec un intrus qui faisait à ce moment-là son entrée en scène : le sida. Le 3 décembre 1983, la marche des tout premiers Beurs, de Marseille à Paris, « pour l’égalité des droits et contre le racisme et les violences policières », restera une date-repère. On reste aveugle sur le déchaînement de la drogue qui l’accompagne. « À l’époque, il y a un déni collectif, nous sommes quelques-uns à essayer de tirer la sonnette d’alarme, mais comme on parle toxicomanie et sida, on est accusés de faire le jeu du FN », dit la sociologue au profil pourtant gauchiste Anne Coppel (Peut-on civiliser les drogues ?, La Découverte, 2002).

Ce sont les conditions sanitaires de cette consommation sauvage - d’héroïne, en particulier - qui la scandalisent. À juste titre, évidemment. Et d’ailleurs - avec les services sociaux et les associations spécialisées, puisqu’il n’y a plus de religieuses pour s’en charger..., des mesures d’hygiène élémentaire ont été mises en place, notamment pour éviter que les seringues puissent servir plusieurs fois et transmettre bactéries ou virus. Puis, à partir des années 90, une politique de prise en charge thérapeutique a pu être développée. Est-ce critiquable ? Naturellement non. Et il est clair que la création des fameuses salles de shoot s’inscrit dans la logique de cette démarche.

Mais beaucoup de ceux qui s’intéressent à ces questions, sont le nez sur le guidon. Imbibés de culture dominante, ils considèrent que l’adversaire principal demeure le réac, raciste et franchouillard, et que risquer de « faire le jeu du FN » reste un crime inexpiable. D’où une incapacité à vouloir remonter à l’origine réelle de la situation.

L’accord est général sur l’échec des pouvoirs publics à régler le problème, ou même à avoir obtenu des résultats significatifs pour en limiter le développement. « Jamais la diffusion des drogues n’a été aussi massive dans nos sociétés - et ce dans une diversité de milieux sociaux -, jamais la banalisation des usages et des trafics de drogues illicites n’a été aussi forte, jamais les violences quotidiennes et quasi systémiques liées aux trafics dans certains quartiers populaires n’ont mis à ce point en évidence les limites de l’action des pouvoirs publics », écrit le sociologue Michel Kokoreff (La drogue est-elle un problème ?, Petite bibliothèque Payot, 2010), particulièrement peu suspect, pourtant, de vouloir faire le jeu du FN...

L’ÉTAT TROP FAIBLE POUR CE QU’IL A DE FORT...

Mais l’aveuglement sur les causes reste total. Seule la politique répressive des pouvoirs publics est dénoncée. On va dénicher les causes du mal dans les actions policières, les décisions des juges, le comportement de l’administration pénitentiaire.
Il est vrai que les faits sont complexes. On assiste à une évolution contradictoire de la société. D’un côté, l’exigence « sécuritaire » reste, d’une manière très naturelle, largement majoritaire dans l’ensemble de la population. D’un autre côté, l’offensive permanente de toute la gent idéologue et des démagogues de tout poil vers une permissivité toujours croissante porte incontestablement ses fruits : la consommation de stupéfiants se banalise de plus en plus, elle entre dans les moeurs comme une réalité incontournable et, dans les faits, admise.

La classe politique en est tétanisée. Les partis, même les plus à gauche, sont contraints de tenir compte du souci sécuritaire de la population. Mais rien ne leur fait plus peur que de paraître ringards, il faut bien vivre avec son temps ! D’où ce perpétuel double langage, les yeux fixés sur les sondages.

On ne pourra pourtant pas indéfiniment se dispenser de remonter aux origines profondes de ce que chacun s’accorde à considérer comme une véritable plaie d’Égypte. La perte de nos repères, en tant que Français, est naturellement la première. L’immigration mal contrôlée en est une autre. Surtout, c’est dans la défaillance de l’État, trop fort pour ce qu’il a de faible, et trop faible pour ce qu’il a de fort, qu’on trouvera la cause majeure du mal.

Lire sur le sujet : C’EST QUOI LA DROGUE, de Marie-Christine d’Welles, Jean-Cyrille Godefroy, 12 euros

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