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Deux ans après le discours du Bourget : le vide du pouvoir.

Par christian salmon

Jeudi 30 janvier 2014 // La France

Que reste-t-il de ce pouvoir, deux ans après le discours du Bourget du candidat socialiste François Hollande ? Rien. Pour le comprendre, il faut lire Gombrowicz ou Pasolini. Évoquant des politiques devenus des masques, le cinéaste italien concluait : « Si on les enlevait, on ne trouverait même pas un tas d’os ou de cendres : ce serait le rien, le vide. »

Depuis l’affaire Lewinsky et jusqu’aux bungas bungas de Berlusconi, sans oublier le paroxysme de la dévoration médiatique que fut le « perp walk » de DSK à New York, l’homme public n’en finit pas de chuter dans la sphère privée. On a beau invoquer les frontières légales entre public et privé, elles sont régulièrement emportées par la vague d’un scandale ou la révélation d’une liaison, à l’occasion d’un tweet, d’une confidence ou d’une photo volée…

Ce n’est pas la dépravation des individus que mettent en scène les médias, c’est l’impitoyable démystification de la condition politique. Depuis l’explosion des réseaux sociaux et l’apparition des chaînes d’info en continu, les représentants de l’État sont soumis à une obligation de « téléprésence ». Le corps du souverain n’a jamais été l’objet d’une telle surexposition dans l’histoire. On l’examine. On commente son look. On soupèse sa stature présidentielle. On le scrute des pieds à la tête, des chaussures au casque intégral, dans le cas de Closer. La condition politique s’apparente de plus en plus à une traque. Quel en est le motif ? La curiosité, la nature intrigante du pouvoir, l’intérêt pour les histoires d’alcôve ? Tout cela sans doute.

Vœux à l'Elysée, janvier 2014.
Vœux à l’Elysée, janvier 2014.

Mais il y a plus. On assiste à une fin de partie. La perte de souveraineté de l’État provoquée par la mondialisation néolibérale s’accompagne depuis trente ans d’une surexposition médiatique. L’une a compensé l’autre. La condition politique telle que nous l’avons connue depuis deux siècles touche à sa fin. L’homo politicus est encore adossé à l’État mais la souveraineté de l’État fuit de partout. La mondialisation l’a privé de ses pouvoirs et de ses attributs. Les puissants n’apparaissent plus comme des souverains mais comme des sujets de conversation, des personnages de série TV sur lesquels nous projetons nos désirs contradictoires. La présidence est devenue un pur objet de fantasmes. Et paradoxalement, c’est cette démystification radicale qui nous fascine, qui fait spectacle…

L’homme public est la proie des médias. Il vit et meurt dans la combustion médiatique de sa propre image. Qu’il exhibe sa vie privée et s’en serve pour contrôler l’agenda médiatique (Sarkozy) ou qu’il subisse son dévoilement à son corps défendant (Hollande), l’homme public est une proie médiatique. Et la vie politique se réduit de plus en plus à une impitoyable démystification au cours de laquelle l’homme d’État est sans cesse rabaissé, mis à nu, infantilisé.

L’écrivain polonais Witold Gombrowicz, qui a connu dans la Pologne d’avant guerre une semblable décomposition des formes de la vie aristocratique, en a décrit les symptômes dans son œuvre qui abonde en formes agonisantes, dévorées de l’intérieur par l’« Immaturité », la « Jeunesse », l’« Infériorité », bref la grandeur déformée qui s’inverse en pitrerie. Cette œuvre est indispensable si l’on veut comprendre la Ve République finissante, sclérosée, prisonnière de ses origines monarchiques, enfermée dans des rites et des cérémonies d’un autre âge, dans ses palais inconfortables, avec ses huissiers aux costumes d’opérette.

Witold Gombrowicz.
Witold Gombrowicz. © (dr)

La scène du duel de grimaces dans Ferdydurke, le roman le plus célèbre de Gombrowicz, fait irrésistiblement penser au duel de la quenelle et de la matraque entre Manuel Valls et Dieudonné. Nul doute aussi que Gombrowicz aurait vu dans le rituel de la conférence de presse instauré par de Gaulle, un moment clé de cette dégradation de la fonction présidentielle, véritable lit de Procuste des successeurs du Général. On sait que Procuste attachait ses victimes sur un lit et leur coupait les membres s’ils étaient trop grands ou les étiraient s’ils étaient trop petits. Pompidou s’en sortit plutôt bien, en se glissant dans l’habit gaullien. Valéry Giscard d’Estaing remisa au magasin des accessoires l’estrade et la table qui allaient si bien au Général pour un podium surélevé où il promenait son auguste majesté au niveau des yeux de ses intervieweurs. François Mitterrand et Jacques Chirac, qui ne goûtaient guère l’exercice, s’en dispensèrent sagement.

On croyait l’exercice périmé, quand Nicolas Sarkozy entreprit de le réhabiliter et de s’y mesurer. Mal lui en prit : hésitant entre un cours magistral emprunté à Edgar Morin sur « la politique de civilisation » et le stand up à la façon de Jean-Marie Bigard, il commit l’irréparable « Avec Carla c’est du sérieux » et connut le supplice de Procuste. Six ans plus tard, presque jour pour jour, 600 journalistes (dont un bon tiers venu des quatre coins de l’Europe émoustillés par les rumeurs de scandale) s’étaient donné rendez-vous dans la salle des fêtes de l’Élysée, bien décidés à faire subir à François Hollande le supplice de Procuste.

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