Désunion : La gauche en miettes.

Mercredi 18 mars 2015, par Paul Vaurs // La France

Faute d’une majorité claire, Manuel Valisa été contraint d’utiliser le 49-3 pour faire passer en force la loi Macron en première lecture. Les frondeurs se rebiffent. Le premier ministre menace. Le PS est dans tous ses états. La nouvelle guerre des roses a commencé.

Oubliez l’union nationale, l’esprit du 11 janvier. Oubliez les sondages flatteurs, où François Hollande paraissait s’être remis en selle, "enfin président", disait-on même jusque dans l’opposition. Oubliez l’état de grâce qui touchait l’exécutif. Oubliez la victoire miraculeuse du PS dans le Doubs. Fermez la parenthèse enchantée. Depuis quelques jours, la gauche est à nouveau à feu et à sang. Au bord de l’implosion, si ce n’est déjà en miettes. Les noms d’oiseaux volent. Manuel Valls, comme à son habitude, donne des coups de menton. Menace. À la télévision, le premier ministre jure ne pas vouloir « perdre de temps avec ceux qui ont d’autres objectifs », fait preuve d’autorité comme s’il ne s’agissait plus que de son seul programme. En coulisse, le ton monte. Yann Galut, député PS du Cher, souligne sa fébrilité et confesse que Manuel Valls « est un peu con de venir en réunion de groupe pour insulter les députés ».

La gauche est au bord de la crise de nerfs. La guerre entre les "archaïques" et les "modernes", entre l’aile gauche Politique du PS et son aile réformiste fait rage, après que les premiers ont décidé de plumer le gouvernement. Ça "défouraille". Ça "dézingue" à tous les étages. Les écologistes ne sont pas en reste. Le Front de gauche et le Parti communiste partent à l’assaut des barricades et se mettent à voter de concert avec la droite contre le gouvernement. Du jamais-vu ! Rue de Solferino, au siège du Parti socialiste, les portes claquent. Jean-Christophe Cambadélis le premier secrétaire, est accusé de ne pas tenir ses troupes. Manuel Valls lui a même fait la leçon, le soupçonnant de double jeu. Certains parlementaires l’ont rencontré pour lui annoncer qu’ils allaient quitter le PS. Il est parvenu à les retenir. Mais pour combien de temps encore ?

Comment en est-on arrivé là ? Il aura suffi d’une malheureuse petite loi fourre-tout pour que toutes les vieilles haines recuites, les ambitions étouffées, les divergences politiques, quand il ne s’agit pas de fossés idéologiques, refassent surface et dévoilent au grand jour l’état d’éclatement du Parti socialiste. Certes, la loi Macron est passée en première lecture. Mais à quel prix ?

Au lendemain des attentats du mois de janvier, l’exécutif pensait un peu hâtivement que le projet de loi pour la croissance, l’activité et l’égalité des chances économiques passerait « comme une lettre à la poste », selon les propres mots d’un député de la majorité. Il n’était pas jusqu’à Bruno Le Roux, le président du groupe socialiste à l’Assemblée, pour fanfaronner gaiement auprès de ses collègues de l’opposition et les dissuader d’en faire trop. Les réformistes portaient beau dans l’hémicycle. Les frondeurs semblaient s’être tus à jamais, paralysés à l’idée d’être les premiers à mettre à bas l’esprit de concorde qui régnait sur Paris.

En commission spéciale, loin des micros et des caméras, les discussions étaient parfois houleuses, mais Emmanuel Macron, le jeune ministre de l’Économie, avait fait montre de beaucoup d’habileté, acceptant de remanier son texte, de l’enrichir de plus de 200 amendements pour satisfaire le plus grand nombre. Il n’avait pas compté ses heures. Il semblait même, pour son baptême du feu, ne pas bouder son plaisir à faire durer les débats. Mirage de la démocratie parlementaire. Patatras. Le 17 février, Jean-Marie Le Guen, le secrétaire d’État aux Relations avec le Parlement, calculette à la main, s’est aperçu, le jour même du vote, que le gouvernement, faute d’une majorité claire, courait le risque d’une humiliation.

Les SMS désespérés, les coups de téléphone de dernière minute n’y suffisaient pas. Manuel Valls et Emmanuel Macron pouvaient bien sonner le branle-bas de combat, rien n’y faisait. Leurs appels avaient des allures de tocsin. Manuel Valls, qui, en 2008, avait tenté de faire passer un amendement pour limiter l’usage du 49-3 aux seules lois budgétaires, préférait s’en remettre à « cette procédure brutale, ce déni de démocratie », selon les mots de François Hollande, en 2006, et se passer du vote de l’Assemblée plutôt que de prendre le risque d’être mis en minorité par les siens et de « jouer aux dés » son avenir.

Les députés socialistes frondeurs, qui, à plusieurs reprises depuis la nomination de Manuel Valls à Matignon, avaient manifesté leur opposition à la ligne sociale-libérale du gouvernement sans jamais menacer autrement que symboliquement la majorité, se disaient prêts, cette fois-ci, à dégainer l’arme lourde en votant contre la loi Macron. En tête des comploteurs, Benoît Hamon, ancien ministre démissionnaire revenu sur les bancs de l’Assemblée. Il se chargeait de donner le ton et d’allumer les premières mèches, affirmant « en conscience », qu’il ne voterait « évidemment pas » le texte. Histoire de ne pas laisser à l’ancien ministre de l’Éducation nationale l’occasion de prendre seul la tête de la fronde, Martine Aubry, à qui l’on a souvent reproché son caractère velléitaire, depuis son fief de Lille, se découvrait enfin. Et assumait de téléguider les siens et d’envoyer ses troupes pour faire échouer Manuel Valls.

Le recours au 49-3 aggrave les tensions au sein du PS. Les frondeurs se haussent du col comme s’ils avaient gagné la guerre. Encore qu’aucun d’eux n’a été jusqu’à voter la motion de censure déposée par l’UMP et l’UDI contre le gouvernement. Ce qui fait dire à Manuel Valls que derrière ce cirque, il n’y a que des « postures » et des « calculs d’arrière-boutique ». Reste que le premier ministre ne compte pas en rester là. À défaut de sanctions contre les frondeurs, il a demandé à Jean-Christophe Cambadélis de prendre des mesures internes pour imposer que désormais les députés soient dans l’obligation de respecter les consignes de vote du groupe, sous peine d’être mis au ban. La proposition devrait être discutée en juin au prochain congrès du PS. Elle provoque déjà l’ire de l’aile gauche du Parti socialiste.

Le congrès du PS à Poitiers, du 5 au 7juin, s’annonce houleux. Sanglant même. Patrick Kanner, le ministre de la Ville et ancien président du conseil général du Nord, qui était prêt à parier, il y a encore quelques jours, que Martine Aubry ne prendrait pas le risque de se compter, pourrait bien être démenti. La maire de Lille promet de faire entendre la voix de la vraie gauche et menace de conduire elle-même une motion. En creux, il faut comprendre que la politique que mène le gouvernement s’apparenterait à une trahison des valeurs de la gauche et qu’il s’agit donc de mener jusqu’au bout la mutinerie. L’aile gauche du PS et les frondeurs rêvent de transformer ce rendez-vous rituel en une démonstration de force pour imposer à François Hollande un changement de cap. Ils veulent la tête de Manuel Valls. Cela passe par l’obtention d’une majorité dans le parti pour pallier celle qu’ils n’ont pas à l’Assemblée.

Pour le gouvernement, il y a danger. D’autant que se profilent des élections cruciales. Le premier ministre, qui a déjà essuyé une défaite cuisante aux européennes de 2014, se doit de limiter les dégâts aux départementales. Bien qu’il doive encore subir une nouvelle fois la concurrence du Front de gauche et d’Europe Écologie-Les Verts. Sans compter les états d’âme des radicaux de gauche, qui jour après jour un peu plus, renâclent à jouer les bons camarades. Cette dispersion des voix de la gauche pourrait être fatale au PS. La gauche plurielle est morte depuis longtemps. Et demain la gauche ?

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