Destins de battus.

Mardi 15 mai 2012 // La France

Qu’adviendra-t-il, après le 6 mai, de l’adversaire du président élu ? Si l’histoire se concentre sur les gagnants, elle oublie leurs concurrents défaits au second tour. Entre ceux qui ne se remirent jamais de leur échec (Poher, Giscard, Royal), ceux qui le surmontèrent pour en tirer une force (Mitterrand, Chirac), celui pour qui il fut un premier tremplin (Jospin) et celui que sa seule présence au second tour acheva de placer dans le cercle des infréquentables (Le Pen), leurs trajectoires sont riches d’enseignements. Destins croisés de ces prétendants défaits.

François Mitterrand, le stratège

Avant de parvenir à l’Élysée, en 1981, François Mitterrand a essuyé deux échecs au second tour de la présidentielle. Le premier en 1965, face à Charles de Gaulle, lors de la première élection du président de la V° République au suffrage universel direct. Candidat unique de la gauche, son score exceptionnel face au fondateur de la Ve République (près de 45 % des voix) lui offre son passeport pour l’histoire. Dès lors, rien n’entamera plus sa détermination. Pour gagner, Mitterrand a compris qu’il lui faudrait opposer à la droite un Parti socialiste puissant et réduire le poids du Parti communiste (« plumer la volaille communiste », selon son expression, en privé). En 1969, il laisse Gaston Defferre se présenter (5 % des voix) et prend la direction du Parti socialiste en 1971, au congrès d’Épinay. Dans la foulée, il convainc les communistes d’adhérer au programme commun, ce qui lui permettra de se présenter comme le candidat de la gauche unie en 1974, face à Valéry Giscard d’Estaing. Arrivé largement en tête au premier tour (43 %, contre 33 % pour Giscard), il ne lui manque que 400 000 voix pour l’emporter. C’est en 1981 qu’il arrivera à ses fins, face à un Giscard affaibli par la crise et les divisions de la droite.

Alain Poher l’oublié

Le centriste Alain Poher reste une figure emblématique de la présidence du Sénat, fonction qu’il a occupée de 1968 à 1992. Au point qu’on en oublie presque qu’il s’est présenté à la présidentielle et s’est qualifié pour le second tour. C’était en 1969, après la démission de Charles de Gaulle, ce qui avait d’ailleurs fait de lui le président de la République par intérim, comme le prévoit la Constitution. Largement battu par Pompidou (42 % contre 58 % Poher ne se représentera jamais et repliera sur la présidence du Séna occupée jusqu’en 1992, ce qui lui permettra d’être à nouveau président de République française par intérim pendant un peu moins de deux mois, en 1974, après la mort de Pompidou.

Valéry Giscard d’Estaing l’inconsolable

VGE aura connu la victoire avant défaite au second tour. Battu par Mitterrand en 1981 (48,2 %), il renonce entrer au Conseil constitutionnel gardant le secret espoir de briguer un jour à nouveau la magistrature suprême. En 1984, il retrouve l’Assemblée comme député du Puy-de-Dôme. Il réinvestit aussi son fief auvergnat devenant président du conseil régional en 1986. En 1988, il prend la présidera de l’UDF. Cette même année, il met une première fois sous le boisseau son espoir de retour et soutient la candidature de Raymond Barre. En 1995, il rêve encore mais se rallie à Chirac. Après son intermède européen (il préside Convention qui écrit le projet de Constitution rejeté en 2005), il perd son poste de président de région, lors des élections de 2004. C’est le coup de grâce. Il entre au Conseil constitutionnel, abandonne la politique et se mure dans un devoir de réserve, entrecoupé de livres d’histoire-fiction et de romans à clé.

Jacques Chirac, l’acharné

Chirac, aujourd’hui parmi les personnalités préférées des Français, doit à son acharnement sa conquête de l’Élysée, après deux échecs successifs. Le premier a lieu en 1981, où, avec 18 % des voix, il n’est même pas au second tour et passe pour celui qui a divisé la droite et provoqué l’échec de Giscard, après avoir, en 1976, claqué la porte de Matignon et créé le RPR. En 1988, après deux années de cohabitation où il est à nouveau premier ministre, Chirac n’obtient que 20 % des voix au premier tour et est sèchement battu au second ( 46% contre 54 % à Mitterrand).

Cinq ans plus tard, après la victoire de la droite aux législatives, Jacques Chirac laisse Édouard Balladur, son « ami de trente ans », aller à Matignon pour éviter de s’user dans une deuxième cohabitation. Balladur trahit sa promesse de ne pas se présenter et rallie l’UDF et une partie des députés RPR. Fin 1994, tout semble promettre un nouvel échec à Chirac. Balladur caracole largement en tête dans les sondages, avec 34 % d’intentions de vote au premier tour, contre 12 % pour Chirac, qui semble au tapis. « Les Français n’aiment pas mon mari », se désole une nouvelle fois Bernadette Chirac. Mais le Corrézien ne lâche rien. Et, contrairement à Balladur, il sait faire campagne et l’élimine sans difficulté. Qualifié pour le second tour, il battra largement Lionel Jospin.

Lionel Jospin, l’humilié

La défaite de Jospin au second tour de 1995 (47,4 %) lui sert paradoxalement de tremplin. Le socialiste savait n’avoir guère de chances de l’emporter. Il crée toutefois la surprise en étant en tête au premier tour, devant Chirac et Balladur. Sa défaite honorable lui permet de diriger l’opposition et de fonder la gauche plurielle. En 1997, il conduit la campagne victorieuse des législatives après que Jacques Chirac a dissous l’Assemblée et s’installe à Matignon. Durant cinq ans, il s’impose comme le vrai leader de la gauche et aborde la présidentielle de 2002 dans le costume de vainqueur désigné par les sondages. Mais cette fois, c’est sur la première marche que se brise son destin.

Jean-Marie Le Pen, le mouton noir ?

Malgré les apparences, sa présence au second tour de 2002, où il obtient 17,8 % des suffrages, n’a pas forcément été la meilleure aubaine de la carrière politique de Jean-Marie Le Pen. Elle a certes des allures d’exploit. Mais l’entre-deux-tours de 2002 aura laissé des traces : présenté comme l’ennemie de la démocratie le Front National voit sa diabolisation renforcée quand il aurait pu entrer, au contraire, dans le giron républicain. Depuis, le traumatisme du 21 avril sert d’épouvantail pour favoriser le vote utile, dont le FN est la première victime. Si Le Pen avait pronostiqué sa présence au second tour, il pensait y affronter Jospin. Dans son rêve, le "menhir" se voyait en candidat de substitution pour la droite. Mais il affronte Chirac. Et, depuis 2002, la présence au second tour est devenue l’objectif minimal du FN. Aussi, lorsqu’il réalise le score de 10,44% au premier tour de 2007, Jean-Marie Le Pen considère qu’il s’agit d’un cuisant échec. Et sa fille a hérité de la même pression.

Ségolène Royal l’icône brûlée

Au soir de sa défaite (46,9 %), le 6 mai 2007, Ségolène Royal annonce son intention d’être à nouveau candidate en 2012. Elle promet aux militants de les emmener « vers d’autres victoires ». « Quelles victoires ? », maugréent, en privé, les ténors socialistes, désireux de tourner la page de sa candidature. Mais Ségolène Royal fomente son plan. La "dame du Poitou" délaisse l’Assemblée nationale et se concentre sur son conseil régional. Parallèlement, à Paris, elle gère ses troupes. Depuis ses bureaux du boulevard Raspail, elle organise son courant, avec l’aide de ses proches : Najat Belkacem, Delphine Batho, Jean-Pierre Mignard. Sa reconquête passe par la Rue de Solferino : elle vise la tête du PS lors du congrès de Reims, en 2008. La réussite lui aurait ouvert la route vers la présidentielle. Mais elle est battue par Martine Aubry, au terme d’un scrutin entaché de fraudes. Dès lors, tout est perdu pour l’ex-"madone des sondages" Elle se présente à la primaire de 2011. Troisième homme elle est doublée dans la dernière ligne droite par Arnaud Montebourg. Le soir des résultats, où elle récolte un score piteux (6,9 %), elle ne peut réprimer quelques larmes. Sa candidature aux législatives en Charente-Maritime, passage obligé pour briguer la présidence de l’Assemblée nationale en 2012, est même contestée localement. Son aura a décru. L’icône a brûlé.

Josée Pochat & Geoffroy Lejeune.

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