Tourisme médical.

Des implants turcs aux dents hongroises.

Par Josée Pochat

Jeudi 6 mars 2014 // Le Monde


Une salle d’opération à l’étranger. Pour les patients, en fonction des pays, les coûts peuvent être divisés par trois.

Chirurgie esthétique, interventions dentaires, opérations laser des yeux, les Français qui choisissent de se faire soigner à l’étranger sont de plus en plus nombreux, attirés par les prix et rassurés par la qualité.

Les parents de Catherine l’ont accompagnée à l’aéroport en cachant difficilement leur appréhension. Leur fille de 49 ans avait choisi une clinique à Tunis pour réaliser une liposuccion des cuisses et des hanches. C’était en novembre 2012. Quatre ans plus tôt, Catherine avait eu un grave accident de voiture. « J’ai passé des mois en fauteuil roulant, raconte-t-elle, sans savoir si je remarcherais. » C’est dans un reportage télévisé qu’elle entend parler pour la première fois d’opérations de chirurgie esthétique réalisées en Tunisie. Elle s’est ensuite longuement renseignée sur Internet, avant de choisir les conseils du site Esthetic Planet. « Ils ont été les seuls à me demander des examens sanguins avant mon voyage, je les ai trouvés sérieux, poursuit-elle. J’avais réalisé une visite virtuelle de la clinique sur la Toile, je me sentais totalement en confiance et je n’ai pas été déçue. »

À l’aéroport de Tunis, un chauffeur l’attend et, dès son arrivée à la clinique, le chirurgien la reçoit et lui explique le déroulement de l’intervention dans le détail. « Le personnel a été charmant, à mon écoute, tout était parfaitement propre, voire luxueux. » Après son opération, Catherine avait perdu 12 centimètres de tour de hanches, 8 de tour de cuisse. Coût total : 2 200 euros, dont 1000 de voyage et d’hôtel. En France, elle n’avait pas réussi à obtenir un devis à moins de 4 800 euros pour une intervention similaire. L’année prochaine, son fils, un ancien obèse, ira voir le même chirurgien pour son ventre, distendu. Pour un peu plus de 2 000 euros. En France, on lui en réclamait 6 800.

Le prix est évidemment l’argument majeur qui pousse les patients à choisir l’étranger pour se faire soigner, là où la Sécurité sociale ne rembourse pas ou très peu les soins.

Comme les corrections laser de la myopie, considérées comme des interventions de confort et non remboursées, aussi les grosses interventions dentaires (bridges, implants) et, bien entendu, l’ensemble des opérations esthétiques. Les comparaisons sont sans appel. En France, une augmentation mammaire coûte 4 000 à 5 000 euros, contre 1800 à 2 500 selon les pays, un implant 1050 euros contre 600 en Hongrie, une couronne 700 euros en France, 210 en Hongrie. Les très luxueuses cliniques d’Istanbul proposent des opérations laser des yeux, avec les toutes dernières techniques, pour un coût total de 1700 euros, vol et séjour compris, quand la seule intervention revient en moyenne à 3 000 euros en France. Quels que soient les domaines, les prix sont divisés par deux, quand ce n’est pas par trois.

Deuxième facteur, c’est bien sûr la qualité des soins, et Internet est passé par là. On y recueille des avis, des conseils, les établissements s’affichent jusque dans leur salle d’opération, les chirurgiens présentent leur curriculum vitæ... L’idée selon laquelle les médecins étrangers sont moins bons qu’en France a fait long feu... D’ailleurs, dans le Maghreb, nombre d’entre eux ont étudié en France. Comme le chirurgien marocain Mohamed Guessous, arrivé à 17 ans et reparti à 35, diplômé du très sérieux Collège français de chirurgie plastique reconstructrice et esthétique. À force d’avoir des demandes de patientes françaises, il a fini par ouvrir son propre établissement, Guess Clinic, et propose une prise en charge complète, autour de l’intervention. Seulement dix lits mais le grand luxe, des patients accompagnés dès leur arrivée à l’aéroport et jusqu’à leur départ, pour une addition environ 50 % moins chère qu’en France. « Plus de la moitié de mes patientes viennent de l’étranger, beaucoup de France mais aussi de Suisse », précise le chirurgien, dont la clinique affiche complet toute l’année.

Avec le tourisme médical, une nouvelle profession est née : celle des planificateurs médicaux. C’est aujourd’hui le métier de Pierre Hollenbeck, créateur en 2004 d’Esthetic Planet, une agence basée à Paris qui conseille les patients et les met en relation avec les établissements étrangers. Le jeune chef d’entreprise sélectionne avec soin les cliniques et les chirurgiens, avant d’y envoyer des patients. « Aujourd’hui, les pays se sont spécialisés, explique-t-il. Les Hongrois sont reconnus comme de fins spécialistes des interventions dentaires les plus délicates, comme les implants, la Turquie est réputée pour ses greffes de cheveux, la Tunisie, le Maroc et la République tchèque pour la chirurgie esthétique.

L’agence donne aussi de précieux conseils pour aider ses clients à faire leur choix. Jusqu’à la comparaison des devis. « En France, par exemple, on facture souvent les greffes capillaires au nombre de cheveux implantés, confie-t-il. À Istanbul, on comptabilise chaque bulbe pileux, qu’il comporte un, deux ou trois cheveux. C’est-à-dire qu’une implantation de mille greffes produira, en moyenne, 2500 nouveaux cheveux. » « Il est encore très compliqué, quand on n’est pas spécialiste, ajoute-t-il, de juger de la qualité d’une augmentation mammaire. Parce que tous les implants ne se valent pas. Ce qui joue beaucoup dans le résultat final. Les implants haut de gamme, une spécialité de Prague, permettent de réaliser des augmentations de poitrine très naturelles, adaptées aux morphologies fines, par exemple, sans faire bimbo.

L’agence propose différents devis de ses partenaires et monte les dossiers préopératoires (examens, radios...). « Pour l’instant, au-delà du Maghreb et des pays européens, il n’y a plus de clientèle française », note-t-il. Le jeune patron, qui traite 15 à 20% de dossiers supplémentaires chaque année, n’aime pas l’expression "tourisme médical". « L’association bistouri plage ou visite de musée ne correspond pas à la réalité. Quand vous venez de vous faire opérer, vous ne vous baignez pas, vous ne courez pas les sites touristiques. »

La mondialisation des soins est devenue une réalité. Dans l’Union européenne, les patients peuvent se faire soigner dans le pays de leur choix et sont remboursés par la Sécurité sociale, exactement comme s’ils s’étaient fait soigner en France. En 2012, l’assurance maladie a remboursé 84 millions d’euros pour des soins effectués à l’étranger, en augmentation de 26 % par rapport à 2011 ! Ces chiffres ne permettent toutefois pas de mesurer l’ampleur du phénomène, puisqu’ils ne tiennent pas compte des interventions esthétiques, non remboursées.

Les professionnels de santé français s’inquiètent de cette montée en puissance ; ils expliquent que ces tarifs compétitifs sont parfois synonymes d’interventions médiocres, parfois même ratées. Les dentistes alertent aussi sur la provenance, inconnue, des implants posés à l’étranger, sur les délais de cicatrisation qui ne sont pas toujours respectés pour accélérer les soins. Les adeptes du tourisme médical rétorquent qu’il n’est pas besoin d’aller à l’étranger pour prendre le risque d’une opération ratée... Le discours sur l’excellence française, aussi bien en termes de qualité que de sécurité, rencontre en fait de moins en moins d’écho. D’autant plus que, dans le monde, le tourisme médical s’est bien plus développé qu’en France, où l’essentiel dès interventions est encore très bien remboursé.

La Thaïlande est réputée depuis des années maintenant pour la qualité de sa médecine et ses tarifs défiant toute concurrence. Déjà en 2008, le pays avait accueilli 1,3 million de patients étrangers, venus des États-Unis, du Japon, du Moyen-Orient, pour des interventions cardiaques ou des opérations de la hanche, du genou... Même l’Inde s’est positionnée en bonne place sur ce marché. Une opération du coeur coûte en moyenne 3 000 euros à Bombay, 6 000 à Bangkok, contre 16 000 en Europe et 32 000 aux États-Unis !

Les hôpitaux sont dotés de toutes les technologies de pointe et les chirurgiens parfaitement formés. Ici aussi, les patients internationaux sont choyés, dans des établissements luxueux. Jusqu’aux repas, cuisinés en fonction de leur pays d’origine.

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