Des grands médias sous contrôle.

Mercredi 12 mars 2014 // La France

Derrière l’apparente diversité médiatique qui règne en France, nous avons une extrême concentration des supports d’information. La finance, la publicité et l’État, en sont les principaux pourvoyeurs de fonds, loin devant les utilisateurs.

En France, moins d’une dizaine de groupements et d’une centaine de personnes contrôlent les grands canaux de diffusion de l’information. La société anonyme Le Monde détient le grand quotidien du soir, Télérama et une participation croisée dans le Nouvel Observateur ; ce dernier possède des médias comme Challenges ou Rue 89.com ; le groupe TF1 est propriétaire de la première chaîne de télévision française ainsi que de LCI, Eurosport ou encore TV Breizh ; la chaîne M6, la radio RTL et le magazine Capital sont aux mains de l’Allemand Bertelsmann. Les gratuits Direct Matin et Direct Soir font partie du groupe Bolloré, qui est désormais à la tête de Canal+ et d’I-télé par le biais de l’entreprise Vivendi. Le site internet du Figaro - avec ses onze millions de visites revendiquées - appartient à une compagnie familiale qui dirige le quotidien sarkozyste et a un pied dans Valeurs Actuelles.

Quel rapport entre Paris Match, Elle, Europe 1 ou le Journal du Dimanche ? Ils sont issus de la même compagnie : le pôle média d’Arnaud Lagardère, qui possède également 20 % de Canal+. Les chaînes BFM et RMC appartiennent à l’entrepreneur Alain Weill. Le groupe La Voix du Nord a racheté la majorité des journaux de la presse départementale du nord et de l’est de la France, de même que Ouest-France dans l’autre moitié du pays (ce dernier contrôle aussi le gratuit 20 minutes). Enfin, le gouvernement, par l’entreprise des entreprises publiques dont il nomme les responsables, possède France 2, France 3, France 5, France Inter, France Info ou encore RFI. Il est en outre le principal pourvoyeur de fonds de l’Agence France-Presse, qui fournirait 80% des dépêches « écrites » sur les sites Internet des médias du pays.

PRISE EN MAIN

Qui sont les propriétaires des dits médias ? Dans une étude très détaillée publiée il y a un an, la fondation Polémia pointait leur extraordinaire dépendance au monde de la finance. Ainsi les banques contrôlent-elles indirectement le groupe TF1 (cinq d’entre elles siègent au CA de la très endettée Bouygues, son principal actionnaire) ; elles se sont invitées chez Libération (Rothschild) et Le Monde (Lazard) ; et « le Crédit mutuel et le Crédit agricole se partagent la presse quotidienne régionale à l’est d’une ligne Amiens/Marseille », relève le chercheur Claude Lorne. De plus, de grandes fortunes, souvent issues de l’industrie du luxe ou des armements, possèdent des journaux et sont en même temps d’importants pourvoyeurs de publicité : l’ancien actionnaire d’EADS, Arnaud Lagardère, dans la presse magazine, le propriétaire de Gucci et de la Fnac François Pinault (qui possède en outre Le Point et une participation dans TF1), Bernard Arnault (propriétaire des Echos et de Radio classique) dont le groupe LVMH fournirait plus de 10 % des rentrées publicitaires de toute la presse féminine, le producteur du Rafale - Serge Dassault - avec Le Figaro.

 Enfin, citons l’État français, largement dépendant des banques pour son financement : le secrétariat général de l’Élysée n’est-il pas assuré depuis près de dix ans par d’anciens associés-gérants de la banque d’affaires Rothschild ? Or ceux qui dirigent l’appareil étatique sont eux-mêmes d’importants pourvoyeurs de fonds à la presse. Selon les calculs très précis établis par Benjamin Dormann dans son livre Ils ont acheté la presse (éd. Picollec, 2012), les subventions et les aides indirectes de l’État s’élevaient en août à près de deux milliards d’euros, surtout à destination des gros journaux. Enfin, il faut ajouter à ce tableau le poids écrasant de deux régies de vente d’espaces publicitaires : l’agence Euro RSCG de Stéphane Fouks et Publicis, dirigée par Maurice Lévy (un poids qui explique les invitations fréquentes de sa première actionnaire, Élisabeth Badinter, dans les médias).

Cette prise de contrôle des médias étonne, au moment où la télévision est concurrencée par Internet et où la presse cumule les dettes. Quel intérêt pour des spécialistes de la finance de placer de l’argent dans désactivités non rentables ou en perte de vitesse ? « Ceux qui investissent n’en attendent pas une rétribution financière immédiate ; non, ils visent à acquérir du pouvoir, de l’influence », affirme le président de Polémia, Jean-Yves Le Gallou. Le thème de l’influence avait été évoqué par le militant de la cause homosexuelle Pierre Bergé ou encore par le Franco-Israélien Édouard de Rothschild lors de leur entrée respective au capital du Monde et de Libération. L’argent et l’idéologie peuvent faire bon ménage. Ainsi le copropriétaire de l’agence Euro RSCG (qui assure la communication de 14 sociétés du CAC 40) a-t-il - moyennant 3 000 à 5 000 euros par jour - fait jouer ses réseaux et ses pressions publicitaires en faveur de Dominique Strauss-Kahn entre 2009 et août. Euro RSCG s’est ensuite mis au service de Manuel Valls lors de la primaire socialiste.

 Trente ans auparavant, le directeur de Publicis avait déjà obtenu, par son boycott, le changement de la ligne éditoriale du novateur Figaro Magazine. Dans son livre sur la maison Rothschild (Albin Michel, 2012), la journaliste Martine Orange dit comment le « monde des affaires » avait porté au pouvoir Nicolas Sarkozy, d’abord en finançant son cabinet d’avocats, puis en mettant à sa disposition certains réseaux médiatiques. Enfin, des cabinets ultra-spécialisés dans l’image, comme DGM ou Image 7, sont fréquemment utilisés par des banques d’affaires, des multinationales ou des politiciens afin de monter des histoires à leur profit lors d’opérations d’envergure (OPA, élections, etc.). En bout de chaîne, le lecteur ou le téléspectateur ne se doute pas qu’à l’origine de l’« information » qui lui parvient, un contrat pécuniaire a été passé entre deux parties.

DE l’ENQUÊTE AU COMMUNIQUÉ

 Imperceptiblement, les articles de presse deviennent de simples communiqués. Qu’il s’agisse des communications des ministères de l’État, reprises telles quelles, ou des invitations systématiques des économistes de banque censés expliquer comment sortir.., de la crise financière, l’enquête disparaît. Pour les journalistes, en grande majorité situés à gauche selon les études, le rapport de force est très défavorable. On y trouve d’un côté des hommes qui « ont un rôle clé, celui d’assurer la cohérence entre les bailleurs de fonds et les soutiers de l’information », selon Claude Lorne. Des personnages comme Erik Izraelewicz, Laurent Joffrin, Nicolas Demorand ou Denis Olivennes, passent d’un média à l’autre avec une remarquable facilité. Citons également Bernard-Henri Lévy, qui siège aux conseils de surveillance du Monde et de Libération, ou l’éditorialiste Christophe Barbier. De l’autre, on remarque une armada de jeunes sortis des écoles de journalisme, très peu payés. « Il y a une importante précarisation du métier, relève Claude Chollet, de l’Observatoire des journalistes et des médias (ojim.fr).

Le marché du travail est bouché et les salaires des nouveaux entrants sont faibles. Cela les rend particulièrement malléables.

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