Des Français au secours des chrétiens d’Irak.

Vendredi 3 octobre 2014 // La France

Les yeux clairs surgissent d’un entrelacs de rides incrustées de poussière. Dans l’échancrure d’une chemise bleue brille une médaille en or de la Vierge. Avec son visage parcheminé et ses airs de père du désert, Mahir, ancien médecin militaire de 72 ans, nous rappelle que les chrétiens d’Orient furent les contemporains du Christ. En Irak, cette minorité religieuse, passée de 1,5 million à 400 000 fidèles après la chute de Saddam Hussein, en 2003, est menacée d’extermination. Depuis l’irruption des milices de l’État islamique, ils sont 250 000 à vivre en réfugiés dans la plaine de Ninive, entre camps, villages, monastères et d’autres refuges de fortune.

Mahir a dû tout abandonner - sa maison, ses livres, ses souvenirs - lorsque les islamistes ont pris Mossoul, la deuxième ville d’Irak, le 10 juin. En quelques semaines, la vie y est devenue un enfer. Les fonctionnaires chrétiens n’ont plus été payés ; à la mosquée, où étaient distribués des tickets de rationnement, les non-musulmans ont été traités en "dhimmis" - citoyens de seconde zone. Le 15juillet, les chrétiens ont découvert leurs maisons marquées d’un N, pour "Nazaréen". « Le soir même, explique Mahir, des Jeeps avec des haut-parleurs ont traversé nos quartiers pour nous imposer les "nouvelles règles de vie". Nous avions le choix entre nous convertir à l’islam, payer l’impôt islamique dû par les "mécréants" tout en étant enrôlé dans leur armée de fanatiques, partir sans délai ou mourir. »

Près de 300 000 personnes ont fui Mossoul. D’abord des musulmans chiites, puis les Shabacks, minorité ethnique pratiquant un islam hétérodoxe, et, bien sûr, les chrétiens. Avec sa fille, son gendre et ses petits-enfants, Mahir s’est enfui à Erbil, capitale du Kurdistan autonome, où sont 15000 réfugiés. "On menaçait de nous couper les oreilles si l’on n’enlevait pas nos boucles assez vite."

Charles de Meyer, président de l’association française SOS Chrétiens d’Orient, résume leur drame : « Rentrer à Mossoul est impossible, car l’État islamique a confisqué tous leurs biens. Mais ici, ces réfugiés doivent affronter de graves problèmes de logement, d’emploi, d’éducation... L’épreuve est terrible, car beaucoup de ceux que nous voyons en guenilles avaient une vie bien établie, certains étaient des gens brillants, avec de belles carrières, un niveau socioculturel élevé. Ils ont tout perdu en deux ou trois jours ! ».

Nafria, jeune femme réfugiée à Qaraqosh, raconte : « Tout le monde a été racketté à la sortie de la ville. C’était très méthodique. Pour plus d’efficacité, des femmes étaient chargées de fouiller les chrétiennes. » Nafria a découvert que l’on pouvait être djihadiste et néanmoins coquette : « L’une d’entre elles faisait des commentaires sur chaque bague, chaque collier ou bracelet qu’elle me prenait. Elle a volé tous mes bijoux, ma seule richesse... Certaines menaçaient de nous couper les oreilles si l’on n’enlevait pas nos boucles assez vite. »

En route vers le camp de Khafr, à 30 minutes d’Erbil, Anne-Marie, 23 ans, bénévole de SOS Chrétiens d’Orient, prévient : « Un camp de réfugiés, c’est l’horreur sur Terre. Il faut imaginer 800 tentes étendues sur une zone désertique, sous 50 degrés. Ici, la population, majoritairement chiite, n’a pas eu le droit d’entrer au Kurdistan. » Excepté quelques jeunes curieux, les réfugiés sont amorphes, littéralement abrutis par le poids des épreuves. Même avec un interprète, impossible de leur tirer un mot. Mathilde, 28 ans, explique : « Ces gens étaient pauvres, mais ils n’ont jamais connu la misère ou la famine. La violence a ravagé leur pays. Le choc est épouvantable. »

Au monastère syriaque orthodoxe de Mar Matti, qui domine la plaine de Ninive, à 1200 mètres d’altitude, Salim, lui, a la langue mieux pendue. Ancien fonctionnaire à Mossoul, il est resté jusqu’à l’extrême limite pour ne pas perdre son poste : « Au début, les chiites ont été chassés. Ils étaient battus et tués en pleine rue. Le l9 juillet, j’ai compris que c’était notre tour. Je suis parti avec ma femme et mes cinq enfants vers la zone chrétienne. Les islamistes ont tout pris : nos valises, ma voiture... Ils ne nous ont laissé que nos vêtements. Nous avons traversé à pied le no man’s land séparant les djihadistes des peshmergas kurdes. »

Un taxi l’a conduit au monastère, où s’entassent désormais soixante familles, réparties dans les minuscules cellules des frères. Aujourd’hui, Salim est en colère contre tout. Contre les autorités de Bagdad, qui ont laissé prospérer le califat islamique. Contre les Nations unies, qui n’interviennent pas. Contre les Occidentaux, « qui se contentent de prendre des photos ». Contre les moines, qui feraient « une mauvaise cuisine »... De fait, les religieux économisent soigneusement les denrées de première nécessité - « en cas de coup dur » - et se préoccupent assez peu de gastronomie.

Les autorités du Kurdistan autonome ont déployé d’importants moyens pour secourir les réfugiés chrétiens. Les évêques organisent le logement et l’aide d’urgence. Plusieurs ONG sont très actives, comme Aide à l’Église en détresse ou Fraternité en Irak, qui a lancé l’opération Urgence à Ninive. L’association a acheminé 1 tonne de médicaments. SOS Chrétiens d’Orient finance le creusement d’un puits à Qaraqosh, à hauteur de 25000 euros, ainsi que l’achat de six cuves de 30000 litres chacune. Le diocèse de Lyon a récolté 20000 euros. Les initiatives privées se multiplient en Europe tant que dure la médiatisation du drame. Mais la situation ne pourra pas s’éterniser.

À Qaraqosh, dont la population est soudainement passée de 45000 à 60000 habitants, le prix des loyers a explosé. Les réseaux paroissiaux ne suffisent plus à assurer la prise en charge des réfugiés. Dans le sous-sol de l’église Oum Nour vivent 20 familles sans logement. Chacune s’organise autour de quelques paillasses, d’un réchaud et de bouteilles d’eau distribuées par l’aide humanitaire.

Hani, 60 ans, a loué un appartement avec deux autres familles : « On s’y relaie à tour de rôle. On alterne avec une nuit ou un repas dans une église. Mais je ne sais pas combien de temps nous pourrons tenir si je ne trouve pas un vrai travail... » Exploité par un "profiteur de guerre", il passe sa journée à vendre des fruits et à porter des caisses dans un entrepôt, pour un salaire de misère. D’autres se tournent vers la délinquance. Les habitants redoutent des pénuries, une crise sanitaire ou un Société nouvel afflux de réfugiés. Ce que laisse augurer la récente prise par l’État islamique des villes de Zoumar et Sinjar, qui lui a permis de mettre la main sur les installations hydroélectriques de la région.

Les nouvelles des territoires sous occupation islamique laissent peu d’espoir. Originaire de Mossoul, Mahesh, 45 ans, reçoit des appels de ses voisins musulmans : « Ils nous ont beaucoup aidés. Ils ont mis nos biens à l’abri et attendent pour nous les envoyer... Mais il faut être prudent, car certains ont été soupçonnés de sympathie pour les chrétiens et menacés de châtiment. »

Deux prêtres syriaques catholiques, frère Elias et frère Issal, racontent que les autorités islamiques ont publié une fatwa autorisant les combattants à violer « toute femme non sunnite » : « Ces pasteurs corrompus ont justifié l’humiliation, la torture et le meurtre de femmes et de jeunes filles sur les territoires conquis en Irak. L’État islamique a publié un décret ordonnant que les femines chiites, shabacks, druzes ou chrétiennes non mariées seraient "offertes aux combattants" et vouées au "djihad al-nikah", qui peut se traduire par le "saint devoir sexuel", mais qui n’est autre que du viol pur et simple ! Le 25juin, un chrétien de Mossoul s’est suicidé après avoir assisté au viol de sa femme et de sa fille. À l’exception du Vatican, ces atrocités ne sont pas évoquées par les autorités internationales. » Depuis le Liban, Ignace Joseph III Younan, patriarche d’Antioche et de tout l’Orient de l’Église syriaque catholique, a dénoncé « une épuration religieuse ».

Face à cette violence, la plupart des réfugiés ont perdu tout espoir de retour rapide. Ils n’attendent plus qu’un visa pour l’Europe ou une chance de reconstruire leur vie au Kurdistan. À Mar Matti, une famille affalée sur les marches du monastère peste contre les Occidentaux : « Où sont les casques bleus ? » Le père, Youhanna, s’emporte contre les évêques irakiens qui les incitent à rester. Lui n’a qu’une obsession, fuir le plus loin possible : « Les chrétiens n’ont plus leur place sur cette terre. Les gens sont devenus fous ! » À l’inverse, une poignée de résistants refuse obstinément de partir. Dans la ville de Kerlemnès, au milieu d’un repas jovial, les hommes d’une famille montrent tranquillement leurs armes pour souligner leur détermination. Un adolescent de 15 ans l’assure : « Nous ne céderons rien aux islamistes. »

Fadi, 53 ans, est sacristain et chauffeur de tourisme. Ancien militaire dans l’armée de Saddam Hussein, il s’est engagé dans la milice chrétienne, qui compte 2000 hommes, pour protéger la région de Qaraqosh. Quand les djihadistes ont attaqué, en juin, il est resté avec sa famille dans son village de Kemlès, organisant la défense avec le prêtre et les rares miliciens qui n’avaient pas décampé. Son fils Roui, 17 ans, souhaite devenir sacristain et chauffeur, comme son père... mais il rêve surtout de rejoindre la milice chrétienne !

Marwa, elle, n’a pas envie de se battre, mais ne peut renoncer à ses racines. Mère de quatre enfants, professeur d’arabe, elle n’a quitté Mossoul qu’à la dernière extrémité. Après l’ultimatum du 18 juillet, elle s’est rendue à l’administration pour payer l’impôt des dhimmis : « Ils m’ont dit qu’il n’en était pas question : ils voulaient la totalité de nos biens. J’ai compris qu’il fallait s’enfuir pour rester envie. »

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