Défis et pesanteur.

Par Paulin G. Djité, Ph.D. NAATI III*

Lundi 8 avril 2013 // Le Monde


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QU’EST-CE QU’UN PAYS ÉMERGENT ?

Les pays émergents » sont ceux qui commencent à sortir la tête hors de l’eau, et qui vont mieux. En termes économiques, ce sont les pays dont le revenu par habitant est inférieur à la moyenne mondiale des pays industrialisés, mais qui sont caractérisés par des taux de croissance de trois à quatre fois plus élevés que ceux des pays industrialisés ».

Il n’existe pas de modèle type de pays émergents. Cependant, presque tous les pays émergents se caractérisent par une forte croissance économique. Par exemple, alors que le monde entier traversait une importante crise financière, la croissance économique générale du monde émergent était de 7,3% en 2010 ; et même si elle est tombée à 6,3% en 2011, elle restait néanmoins beaucoup plus dynamique que celles des pays développés (2,6% en 2010 et 2,1% en 2011).

Les plus connus des pays émergents sont les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud). Si, en 2011, les BRICS ne représentaient que 19% du PIB mondial calculé sur les taux de change courants, en termes de parité de pouvoir d’achat, qui tient compte du coût de la vie sur les marchés intérieurs, ils représentaient 26% du PIB mondial. Examinons leurs caractéristiques de plus près.

CARACTÉRISTIQUES DES PAYS ÉMERGENTS

Le Brésil, par exemple, est le plus grand producteur de café, de sucre et d’alcool, le deuxième producteur de soja, de maïs, de viande de boeuf et de volaille, et le troisième producteur de fruits au monde. Cependant, selon un rapport de la Banque Mondiale publié en 2012, l’agriculture dans ce pays, ne représentait que 5,46% du PIB en 2011.

Ce qui explique la montée en force du Brésil, c’est que ses industries axées sur la technologie sont les plus dynamiques depuis quelques années, et le pays dispose d’un domaine technologique sophistiqué qui le hisse au rang de deuxième pays industriel des Amériques. Les principales industries du Brésil sont la métallurgie (fer et acier), l’assemblage automobile (les dix plus grandes sociétés d’assemblage de voitures au monde sont présentes au Brésil, y compris Volkswagen, Ford, Mercedes-Benz, General Motors, Fiat et Volvo), le raffinage du pétrole, la production de produits chimiques, de textiles, de chaussures, de ciment, de bois de construction et d’étain. Non seulement, le pays fabrique des sous-marins et des aéronefs, il effectue aussi des travaux de recherche spatiale. En outre, le Brésil dispose d’un centre de lancement de satellites, et est le seul pays de l’hémisphère sud à avoir intégré l’équipe chargée de la construction de la station spatiale internationale.

Le Brésil est aussi connu comme l’un des pionniers de la transformation de la canne à sucre en éthanol (la plupart des voitures du pays fonctionnent avec un mélange d’éthanol et d’essence 1825% d’éthanol), et dans le domaine des technologies d’exploration et d’exploitation des ressources de pétrole et de gaz situées en profondeur (73 pour cent de ses réserves de pétrole et de gaz sont situées en profondeur).

L’économie du Brésil, dont le taux de croissance moyen annuel du PIB est de plus de 5%, est l’une des économies les plus dynamiques au monde. Première économie de l’Amérique latine, elle est aussi la deuxième du continent américain et la sixième du monde, en termes de PIB nominal. Soixante pour cent de ses exportations sont des produits manufacturés ou semi-manufacturés.

La Russie, quant à elle, regorge d’abondants combustibles fossiles (pétrole, gaz et charbon) et de métaux précieux, et peut se vanter d’avoir la neuvième économie du monde, et la sixième en termes de parité de pouvoir d’achat’. Les principales industries de la Russie, en plus des divers biens de consommation durables, du textile, des produits alimentaires et d’artisanat, et au-delà des mines et des industries extractives, incluent toutes les formes d’industrie mécanique, des laminoirs aux aéronefs et autres engins spatiaux, des industries aérospatiales et de défense (radar, missiles et systèmes électroniques avancés), des industries de construction navale, de fabrication de matériel de transport routier et ferroviaire, d’équipement de communication, de machines et de véhicules agricoles, d’équipement de construction, d’équipements destinés à la génération, à la transmission et à la distribution d’énergie électrique (générateurs, transformateurs de puissance, transformateurs de mesure, etc.) et d’instruments médicaux et scientifiques.

Depuis l’effondrement de l’Union soviétique, passant d’une économie planifiée, centralisée et isolée du reste du monde à une économie de marché, mondialement intégrée (l’agriculture, en Russie, ne représente que 4,5% du PIB). Elle a connu une croissance moyenne de 7% dans la décennie qui a suivi la crise financière de 1998, ce qui a pratiquement doublé les revenus réels disponibles et aidé à l’émergence d’une classe moyenne.

Peu nombreux sont ceux qui savent qu’il y a deux ans (2011), la Russie est devenue le plus grand producteur de pétrole, dépassant l’Arabie Saoudite. La Russie est également le deuxième producteur mondial de gaz naturel (l’Union européenne en sait quelque chose !),.le troisième exportateur mondial d’acier et d’aluminium de première fusion, et dispose de la deuxième réserve de charbon au monde. Depuis 2007, le pays a lancé un vaste programme de renforcement des secteurs de haute technologie.

Bien que la production agricole (y compris le secteur forestier et celui de la pêche) de l’Inde soit au second rang mondial, l’agriculture ne représentait que 16,6% du PIB en 2009. Depuis, cette proportion est tombée à 14%. Selon le Fonds Monétaire International, l’économie de l’Inde est la troisième au monde, en termes de parité de pouvoir d’achat. Hormis sa maîtrise de l’industrie nucléaire, les industries dominantes de l’Inde sont celles du textile, des produits chimiques, de l’agro-alimentaire, de l’acier et du ciment. Dix-neuvième exportateur mondial, l’Inde exporte des machines, du fer et de l’acier, des produits chimiques, des véhicules, du matériel de transport, des produits miniers, du pétrole, des logiciels informatiques, des produits chimiques et des vêtements. Nombreux sont les parents en Afrique et en Asie du Sud-est qui reconnaissent à l’Inde un potentiel non négligeable dans le domaine de l’éducation (niveau tertiaire).

Tout le monde sait que la production agricole de la Chine est la première au monde, et que ce pays est le plus grand producteur et le plus grand consommateur de produits agricoles. La Chine est l’un des plus grands producteurs de riz, de blé, de pommes de terre, de maïs, d’arachides, de thé, de millet et d’orge. Les produits de rente incluent le coton, les pommes, des graines oléagineuses, la viande porcine et le poisson. Mais si l’agriculture représentait jusqu’à 33% du PIB au début des années 1980, cette proportion est tombée à 15,2% du PIB en 2004 et ne contribue que 13%au PIB aujourd’hui. La Chine doit son émergence à ses industries minières et de traitement des minerais de fer, d’acier, d’aluminium et d’autres métaux et aux industries de l’armement, du pétrole, des lanceurs spatiaux et de satellites. Elle est le principal fabricant d’engrais chimique, de ciment et d’acier du monde.

La production industrielle du pays (mines, secteur manufacturier, construction, électricité) représentait 46,8% du PIB en 2010 (et au moins 27% de la population active), grâce essentiellement aux usines situées dans les provinces côtières du Guangdong, du Fujian et du Zhejiang’. On a beau se plaindre de leur qualité inférieure dans certains cas, les produits chinois sont extrêmement compétitifs et très variés’.

Déjà au seuil du nouveau millénaire (2001), les autorités chinoises, dans leur dixième plan quinquennal, donnaient la priorité aux industries du pétrole, de l’automobile et des semi-conducteurs. On considère que l’industrie informatique a fortement contribué à sa croissance économique. La Chine est le plus grand exportateur et le deuxième importateur de matières premières du monde. En plus de divers articles comme les montres, les bicyclettes, les machines à coudre, et produits mécaniques et électroniques (téléphones portables, platines CD, écrans d’ordinateurs, etc.), le pays produit une proportion non négligeable de tous les réfrigérateurs, toutes les machines à laver, tous les climatiseurs, toutes les télévisions et tous les appareils photo du monde. Avec 75% de la fabrication mondiale de jouets, la Chine est aussi le plus important producteur
dans ce domaine. L’industrie textile, l’un des piliers de l’industrie chinoise, capte à elle seule 15% d’un marché mondial d’une valeur de près de 400 milliards de dollars américains, alors que son industrie de la construction navale reste la troisième au monde, après celles de la Corée du Sud et du Japon, depuis les années 1990.

Deuxième au monde, après celle des États-Unis, en termes de PIB nominal et de parité de pouvoir d’achat, l’économie de la République populaire de Chine est, de toutes les grandes économies, celle qui connaît la croissance la d’abord la stabilité politique dans ces pays, même si certains d’entre eux souffrent d’un certain déficit démocratique (c’est selon...). N’apparaît pas non plus, dans ce qui précède, un élément important qui atteste de ce que l’émergence passe non seulement par l’industrialisation, mais aussi par un climat des affaires relativement sain et non corrompu. En effet, un élément essentiel du développement économique est le climat des affaires qui permet à l’entreprise privée, nationale et/ou étrangère d’émerger.

Il est intéressant de noter, pour les férus de grandes manifestations sportives, que ces pays jouent désormais dans la cour des grands. En effet, la Chine a organisé une des meilleures olympiades (la XXIX°) en août 2008, l’Afrique du Sud et l’Inde ont respectivement organisé la Coupe du Monde de football de la FIFA et les XIX° Jeux du Commonwealth en 2010, la Russie renouera avec l’organisation des Jeux Olympiques depuis 1980 en accueillant les XXlle Jeux Olympiques d’hiver à Sochi en 2014, et le Brésil organisera, coup sur coup la Coupe du Monde de football de FIFA en 2014, puis la XXXIe Olympiade en 2016.

Au vu de ces éléments, quels sont les atouts qui prédisposeraient la Côte d’Ivoire à l’émergence ? Réputée être la plus grande économie de l’Union économique et monétaire ouest africaine (UEMOA), le plus grand producteur mondial de cacao (40% de la production mondiale), le plus grand producteur africain de café, le huitième producteur d’huile de palme et le neuvième producteur d’hévéa au monde, la Côte d’ivoire dépend très largement de l’exportation de matières premières périssables, généralement en l’état (27,7% du PIB et plus de 60% des recettes à l’exportation).

Il en résulte que son économie est très sensible aux Fluctuations des cours internationaux de ces produits et, dans une moindre mesure, au climat. La part déjà négligeable des exportations de produits semi-manufacturés et manufacturés a fortement décliné au cours de la dernière décennie. Et si les grands acheteurs de fèves de cacao sont Olam International et Armajaro, les grands transformateurs Nestlé, Hershey’s et Cadbury, le chocolat vendu dans les supermarchés du monde est « suisse » ou , belge « Il n’y a là pas de contradiction dans un monde globalisé, mais on conviendra qu’il y a là une ironie, et certainement un défi qu’il appartiendra à la future génération d’hommes d’affaires ivoiriens de relever.

L’agriculture peut certainement avoir un effet très positif sur le développement, comme le démontre l’exemple de la Nouvelle-Zélande, où celle-ci a permis l’émergence d’un secteur industriel agro-alimentaire. Mais, comme ailleurs en Afrique, l’économie de rente en Côte d’Ivoire bloque l’instauration d’un climat sain des affaires, et ne fait qu’accroître la mauvaise gouvernance, la corruption et la pauvreté pour la majorité de la population.

Et s’il n’avait pas été assez démontré que « l’économie est la fille de la politique », comme aimait le dire Félix Houphouët-Boigny, la Côte d’ivoire est confrontée à des défis majeurs, non seulement dans les domaines pressants du dialogue politique et de la réconciliation dans les faits, mais aussi et surtout dans les domaines de l’éducation en général (avec un accent particulier sur l’éducation civique), de la santé, de la justice et de la sécurité (des biens et des personnes). Ces défis ont énormément fragilisé le capital humain, dans un pays où l’appartenance ethnique et/ou l’allégeance politique sont plus importants que les compétences. L’émergence, au bout du compte, n’est pas seulement une affaire de performance économique, niais de réalisme politique et de vision. Aussi, la plus grande pesanteur à l’émergence d’un pays, ce sont ses hommes et ses femmes, leur discipline et leur diligence, leur sens du sacrifice pour le bien supérieur de la Nation.

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