Décentralisons les esprits !

Vendredi 11 avril 2014 // La France

Defferre, Cresson, Pasqua, Voynet, Raffarin, Jospin... Tous ce sont mêlés de la décentralisation, avec quel succès ? On n’a jamais autant parlé de décentralisation dans ce pays où le réflexe permanent est d’en appeler à l’Etat. N’est-ce pas d’abord la façon de penser la France qui doit être mise en cause ?

En France, il y a deux façons contraires de décentraliser : l’une vise à valoriser et raffermir les forces vives du pays, partout où elles se trouvent, pour le bien commun de la France et des Français ; l’autre a pour objectif avoué ou occulte de détruire la nation française, perçue comme un obstacle au progrès, le poids de l’histoire provoquant un lourd blocage de nos mentalités.

Il y a aussi deux manières opposées de centraliser : la première, mesurée, et qu’on peut qualifier de capétienne, qui développe les solidarités nationales dans la seule intention de conforter les fonctions régaliennes communes, à commencer par la défense nationale et les affaires étrangères ; la seconde, la manière jacobine, pour laquelle l’État central aurait vocation à tout régenter de la vie des Français.

Cependant, pour des gouvernants, il y a encore une autre voie possible : c’est d’annoncer selon des modalités dont notre république est coutumière que tout change pour qu’en fin de compte rien ne change. L’objectif fondamental est alors d’une autre nature : donner un visage nouveau, plus moderne, plus dynamique, plus attrayant à la mainmise des partis sur la vie politique.

LE RETOUR EN GRÂCE D’UNE DÉCENTRALISATION « DÉRINGARDISÉE. »

L’idée de décentralisation, longtemps apparue « ringarde », trahissant un attachement stérile aux valeurs du passé, a vu son image se transformer quand les effets néfastes du centralisme jacobin se firent plus manifestes. En 1981, l’élection de François Mitterrand, qui portait en elle l’espérance enthousiaste de « changer la vie », accouchait de la loi Defferre (2 mars 1982), premier pas d’une longue marche des partis politiques, de gauche comme de droite, sur le sentier de la décentralisation. De nouvelles lois se succédèrent, alternance et cohabitations successives n’y changeant rien : c’est à qui allait apporter la plus belle pierre à l’autel de la Décentralisation, promue déesse tutélaire de la mythologie démocratique - lois Defferre (1984-86), loi ATR-Cresson (1992), loi Pasqua (1995), lois Voynet et Chevènement (1999), loi SRU-Jospin (2000)... En 2003, le gouvernement Raffarin, cherchant une idée pour tirer plus fort que les autres, sortit la Grosse Bertha de la révision constitutionnelle (pièce d’artillerie dont on sait quelle est devenue portative et à répétition.) Il en sortit essentiellement que le terme « collectivités locales » était aboli, au profit de « collectivités territoriales ». Bon. On croyait que c’était fini : mais non, on le voit aujourd’hui, rien ne parvient à calmer ce prurit législatif !

On admettra aisément que ces lois ont parfois poursuivi d’autres lièvres que la décentralisation, réglé telle ou telle urgence, voire même, à l’occasion, apporté quelque amélioration de fonctionnement ou rectifié telle aberration. Mais, en toute circonstance, l’impératif non dit reste là : ne rien faire qui puisse remettre en cause la mainmise des partis politiques sur la réalité du pouvoir, ne rien compromettre du jeu des ambitions croisées qui font et sont la trame de notre vie politique.

Les collectivités territoriales - gardons leur ce nom, il convient en effet - telles que nous les connaissons, communes, intercommunalités, arrondissements, cantons, départements et régions, entremêlent d’une manière confuse et souvent arbitraire les différents types de responsabilités administratives (ainsi, d’ailleurs, que les divers niveaux de représentation électorale). Elles réclament, c’est vrai, une clarification. Mais pour s’attaquer au fond de la question, il ne faut être ni jacobin, ni girondin (les girondins étant aujourd’hui euromaniaques). Premier principe de base : respecter les affinités naturelles et culturelles ainsi que l’enracinement historique des populations concernées. Autre principe majeur : prendre en compte la subsidiarité, aucune structure collective ne devant être imposée pour de pures raisons technocratiques, idéologiques ou partisanes (attention... le mot« subsidiarité » est fréquemment instrumentalisé dans un sens contraire à son intention réelle... méfiance, donc !)

Pour une grande partie des Français, la réalité la plus proche de leur vie quotidienne, familiale et professionnelle est la commune. Il y en a trop, dit-on. Que la France compte 36 681 communes n’a pourtant rien de gênant en soi, c’est plutôt un signe de vitalité de la proximité. Toutes les réorganisations administratives sont cependant possibles, à une condition première : sauvegarder l’identité communale. La vie contemporaine pousse la plupart des petites communes à vouloir partager certaines fonctions municipales : seules les nécessités réelles de leur vie quotidienne doivent les amener à se regrouper, et non des décisions décrétées par des autorités tutélaires claquemurées dans leur propre logique. Ce qu’il fallait éviter, c’était de créer des « intercommunalités » conçues sur le même modèle théorique, étroitement corsetées dans une réglementation inadaptée. Pour les petites communes, l’espace de rapprochement le plus naturel, c’est le « pays » auquel elles appartiennent. La loi Pasqua de 1995 a créé, sous le nom de « pays », une structure intermédiaire permettant aux communes de s’associer volontairement sur certaines misions spécifiques. Heureuse initiative, créant l’espoir que tous ces « pays » qui constituent la France puissent retrouver leur dynamique propre. Mais l’administration partisane veille : depuis 2000 (Jospin), seule une convention avec l’État leur permet de disposer des crédits nécessaires. Comme pour les établissements d’enseignement privés...

PLEURERONS-NOUS LA MORT DU DÉPARTEMENT ?

Et le département ? On parle de le supprimer. Les origines ultra-jacobines de cette machine de guerre conçue pour tuer des provinces bien vivantes font que sa disparition ne nous ferait nulle peine. Mais les intentions de ses nouveaux détracteurs ont de quoi inquiéter. Il s’agit de privilégier la dimension régionale - pourquoi pas ? - mais dans la seule optique d’appliquer à l’identique le modèle des Lander allemands. En oubliant que notre histoire est radicalement différente de l’histoire allemande et que ce n’est qu’en plongeant dans nos propres racines, dans notre propre dynamique historique, que nous pourrons le plus efficacement les concurrencer ! Ce qui amènerait sans doute à supprimer le département, tout en permettant aux régions de retrouver leur ancrage historique et naturel. Que les Normands retrouvent leur Normandie, les Berrichons leur Berry et les Bretons toute leur Bretagne ! Ce n’est qu’entre des régions vivantes que les rapprochements utiles peuvent être établis.

Alors, décentraliser ? Oui, mais en décentralisant vraiment. Pas la fausse décentralisation qui, sous des apparences de rationalisation et de responsabilisation des échelons locaux, renforce les mécanismes de concentration étatique. Si c’était à refaire, je commencerais par la culture, a dit, paraît-il, Jean Monnet. Il nous faut commencer par décentraliser les esprits Plutôt que les décérébrer...

Répondre à cet article