Politique Magazine.

Débat public : des innovations sans fin.

PAR LUDOVIC GREILING

Vendredi 27 juin 2014 // La France

Études prospectives, mécénat, collectifs visant à faire pression sur le plan électoral... Les moyens de peser sur le débat public ne manquent pas, et les organisations se multiplient, notamment dans le courant conservateur.

Etudier une problématique et proposer des solutions politiques est l’un des moyens les plus prisés par les membres de la société civile. La loi n’est-elle pas omniprésente dans notre société ? L’un des premiers cercles de réflexion de la Ve république est le Club de l’Horloge. Créé en 1974 pour fournir un corps doctrinal à la droite devant une gauche de plus en plus prégnante, le groupe sera à l’origine de formules-chocs encore reprises aujourd’hui (la « préférence nationale », « l’Europe des nations ») et inspirera largement le programme législatif de l’alliance RPR-UDF en 1986. Plus soucieux de la problématique institutionnelle, d’inspiration royaliste, le Cercle Vauban réunit à intervalles réguliers des professionnels d’horizons divers. Son but ? « Fortifier la Fronce ». Un travail de longue haleine qui commence par l’édition de plaquettes sur des sujets précis (PME, institutions etc), réalisées en groupes de 4à 8 personnes. En fin d’année, le Cercle Vauban organisera son premier colloque sur le thème : « Propositions pour un nouveau régime ».

Des laboratoires d’idées (en anglais think tanks), il s’en est créé à la pelle ces dernières années. « Les partis politiques sont devenus des machines à gagner les élections, leur pensée intellectuelle est atrophiée. D’où la nécessité de leur fournir des idées », souligne Pierre- Louis, membre du très établi Observatoire français des think tanks. Il existe des groupes de réflexion totalement liés aux partis politiques, comme Terra Nova, dont l’ancien patron fut député du parti socialiste, d’autres s’attachent à un secteur particulier, tel l’Institut pour la justice ou SOS éducation qui visent les deux ministères concernés. Par ailleurs, il y a les cercles qui revendiquent une sensibilité politique mais sont indépendants des partis et proposent des études sur tous types de sujets ; c’est le cas du catholique Liberté politique, du libéral Institut Montaigne ou du conservateur-libéral Thomas More. « Notre premier objectif est d’influencer le décideur public : ministres, cabinets, parlementaires, fonctionnaires territoriaux. En effet, comme dans la plupart des démocraties modernes, on constate une incapacité des partis à produire des idées pour engager des politiques publiques ou des réformes », explique Jean-Thomas Lesueur, délégué général de l’institut Thomas More. À cette fin, l’association médiatise ses publications, organise des conférences, assiste à des auditions parlementaires ou rencontrent des politiciens. Néanmoins, imposer sa propre analyse prospective est difficile. « Notre système politico-institutionnel n’est pas fait pour accueillir des idées neuves, estime Jean-Thomas Lesueur.

Nous avons une puissance publique omnipotente qui se veut omnisciente, et elle accueille mal les voix de la société civile ». Même constat du côté de l’institut Montaigne, l’un des plus gros think tanks français avec ses 3,5 millions d’euros de budget annuel : « Il existe une vraie mainmise de la puissance publique, l’un de nos objectifs est de donner la parole à des entreprises », affirme Alexia de Monterno, son délégué général adjoint. Créé et présidé par l’ancien PDG d’Axa, Claude Bébéar, le groupe revendique un positionnement libéral et s’attache - comme l’Institut français de recherche sur les administrations publiques - à évaluer l’impact des politiques publiques. Très en pointe dans le concept de discrimination dite positive, il peut également financer des enquêtes (récemment, les livre de Gilles Keppel sur les banlieues françaises d’immigration). Les sujets d’études sont décidés par un comité directeur trié sur le volet, qui approuve le projet en amont puis le valide avant sa publication.

L’ARGENT NERF DE LA GUERRE

D’autres groupes de réflexion sont encore mieux lotis : c’est le cas du discret Institut de l’entreprise, financé en grande partie par les multinationales du CAC 40 et auteur du concept de « choc de simplification » repris par François Hollande, ou des groupes de réflexion géopolitiques - tel le très atlantiste Institut français des relations internationales ou la Fondation pour la recherche stratégique - dont les budgets peuvent dépasser les 6 millions d’euros.

Mais gare, derrière l’appellation think tank se cachent souvent des groupes montés à la hâte dans le but de fournir un vernis de respectabilité à un parti politique ou à une firme. « Il y a beaucoup de coquilles vides. Aujourd’hui, chaque politicien se doit d’avoir son think tank, des entreprises se mettent à créer leurs think tanks... », avertit Pierre-Louis. L’analyse de leurs financiers est essentielle pour comprendre leur sociologie ou leur orientation. Ainsi les multinationales françaises cotées au CAC 40 - mais aussi quelques instituts américains puissants - sont-elles d’importants contributeurs de l’Institut de l’entreprise, de l’Institut Montaigne ou de Terra Nova ; la très stratégique banque américaine Goldman Sachs soutient-elle l’influent institut européen Bruegel, et Liberté politique ou l’Institut Thomas More sont-ils davantage financés par des adhésions venant d’un milieu conservateur mais aussi par des appels d’offres pour des études prospectives.

MÉCÉNAT CIBLÉ

D’autres organisations ont, quant à elles, décidé d’influer sur la société et le débat public en se faisant mécène. Le groupement Contribuables associés figure ainsi parmi les principaux donateurs de la Bourse Tocqueville initié par l’Institut de formation politique, un séminaire intense d’une semaine destiné à former les futures élites des courants libéraux ou conservateurs. Autre financement original, celui du prix Razel de la Toile, du nom d’un entrepreneur du sud-ouest qui a décidé de soutenir des projets sur Internet. Lancé en 2010, il est doté d’un montant annuel de i 000 euros. Très récemment, un autre mécène vient d’apparaître, l’institut Cicéron. L’organisme, dont le jury est composé de trois membres, peut distribuer jusqu’à 30 000 euros pour un projet. « Les associations françaises manquent d’argent. Notre vocation est d’être une pépinière à talents, explique son directeur Pierre Mignard. Nous souhaitons également encourager au professionnalisme ; les dossiers que nous demandons de remplir sont de véritables plans de développement ».

D’autres initiatives originales ont vu le jour. Créé il y a quatre ans, le collectif France Audace a agrégé plus de cent associations réunissant 2,1 millions de membres dans le but de peser sur les élections. Avant la présidentielle de 2012, il avait soumis à tous les partis politiques douze propositions-clefs pour redresser le pays. « Nous avons été reçus par tous les partis, à l’exception de l’extrême-gauche. Je pense qu’il est plus utile de peser ainsi sur le débat public, par des propositions et un poids électoral », explique François Billot de Lochner, son délégué général. Le collectif ne va pas s’arrêter en si bon chemin : il compte renouveler l’opération en 2017 et, d’ici là, réunir davantage d’associations. La société civile n’est pas près de se taire...

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