De la prison au djihadisme.

Jeudi 12 mars 2015 // La France

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Il y a dix ans, dans les entrailles du plus grand centre pénitentiaire d’Europe, un jeune voyou âgé d’une vingtaine d’années s’est retrouvé enfermé dans une cellule juste en dessous de celle d’un djihadiste confirmé. Le jeune homme avait grandi non loin de la prison et faisait partie de ces nombreux musulmans défavorisés qui végètent en périphérie de la capitale. J’ai rencontré beaucoup de criminels en prison. Des voleurs, des trafiquants de drogue, expliquera quelques années plus tard ce grand gaillard d’origine malienne lors d’un interrogatoire. Il avait également rencontré des terroristes, mais un seul l’avait véritablement marqué : un djihadiste d’origine algérienne, de dix-sept ans son aîné. L’homme avait été placé à l’isolement mais les deux détenus avaient trouvé le moyen de communiquer. Le djihadiste avait été en Afghanistan et affirmait avoir été torturé - par des services occidentaux. "Ce n’est pas à cause de la religion que je suis resté en contact avec lui, expliquera le jeune homme.

C’est juste parce que, humainement, c’est quelqu’un qui m’avait touché." Ce jeune homme s’appelait Amédy Coulibaly. Le 9 janvier dernier, il a tué quatre otages dans un supermarché casher de Paris avant de mourir sous les balles des policiers. Son voisin de cellule n’était autre que Djamel Beghal, incarcéré depuis 2001 pour avoir projeté un attentat contre l’ambassade américaine à Paris. Beghal avait également fait forte impression sur un autre détenu, présent à Fleury-Mérogis en même temps qu’Amédy Coulibaly : Chérif Kouachi, auteur avec son frère Saïd du massacre de Charlie Hebdo. Beghal était leur mentor, c’était un érudit qui leur enseignait la religion. Leur séjour en prison a été déterminant, analyse Jean-Charles Brisard, ancien conseiller à la section antiterroriste du parquet de Paris et spécialiste d’Al-Qaida.

Si l’intéressé nie, par la voix de son avocat, toute implication dans les attentats de Paris, l’influence d’un séjour dans l’une des plus célèbres prisons de France (conçue pour accueillir 1 855 détenus alors qu’elle en compte plus de 4000 aujourd’hui) est pointée du doigt. L’administration pénitentiaire en est-elle aujourd’hui à gérer des centres de recrutement pour djihadistes violents ? A l’heure où les prisons européennes se remplissent d’individus interpellés avant ou après un séjour en Syrie ou Irak, le problème de la radicalisation en milieu carcéral se fait de plus en plus pressant.

Ségrégation. Incarcérer des milliers de combattants à leur retour au pays ne serait qu’une invitation à la radicalisation, prévient Gilles de Kerchove, coordinateur européen pour la lutte contre le terrorisme. Après les attentats de Paris, le Premier ministre Manuel Valls a annoncé d’importants efforts en matière de coopération entre les services de renseignement, de surveillance et de lutte contre l’extrémisme. Une des solutions envisagées consisterait à séparer les détenus islamistes des autres prisonniers afin de protéger les individus les plus impressionnables. Les spécialistes restent toutefois divisés sur l’ampleur de la radicalisation en prison et sur les solutions à y apporter. Ce phénomène ne concerne qu’un petit nombre d’individus (une petite centaine dans la plupart des pays occidentaux).

"Rassembler [les prisonniers islamistes] pose problème", reconnaît Louis Caprioli, ancien sous-directeur chargé de la lutte contre le terrorisme. "Cela revient à former une cellule terroriste à l’intérieur de la prison. Les détenus en ressortent encore plus radicalisés. C’est un moyen d’empêcher la contamination, mais quand ils sortent de là il faut impérativement les avoir à l’oeil. Les trois auteurs des attentats de Paris avaient en effet été placés sous surveillance, à différents moments, après leur sortie de prison. Mais il faudrait mobiliser des ressources phénoménales pour suivre la trace de ces centaines d’anciens détenus - et potentiellement bien davantage - identifiés comme "radicaux".

Une autre solution, expérimentée notamment au Royaume-Uni, consiste à éviter toute ségrégation dans l’espoir que le contact avec les autres prisonniers amène les terroristes et les islamistes à rejeter la violence. Les deux méthodes ont montré leur inefficacité, affirme Haras Rafiq, ancien conseiller du gouvernement britannique pour la lutte contre l’extrémisme, aujourd’hui directeur de la Quilliam Foundation, un think tank spécialisé dans ces questions. Il souligne notamment que le besoin de protection peut jeter certains prisonniers dans les bras d’émirs auto- proclamés qui dirigent certains gangs à l’intérieur des prisons. Haras Rafiq se souvient d’un musulman britannique, non pratiquant, condamné à plusieurs mois de prison après une rixe. L’homme n’avait jamais été incarcéré. Il ne faisait ni la prière ni le ramadan. Il est entré en prison la peur au ventre. Il a commencé à chercher des réponses dans la religion, pour devenir un homme meilleur, explique Haras Rafiq. Il est tout de suite entré dans le groupe des islamistes et ils ont commencé son endoctrinement racial apolitique : Mon frère, tu es innocent, c’est le système judiciaire corrompu qui t’a envoyé ici parce que tu es musulman.

La seule solution est de faire partie de notre groupe. Ils lui ont donné des livres, pas nécessairement islamistes, mais qui renforçaient l’idée d’un combat entre eux et nous. C’est ça leur premier argument de recrutement : eux contre nous. A sa sortie de prison, l’homme était devenu islamiste. Il ne s’était pas rendu compte de sa radicalisation, note toutefois Haras Rafiq. Il est progressivement retourné à des opinions plus modérées, mais ce n’est pas le cas de tous.

Profits dangereux. En 2011, Alyas Karmani, imam et animateur social, a raconté l’histoire d’un homme en attente de jugement dans la prison de haute sécurité de Belmarsh (Londres) lors d’une audition devant une commission d’enquête parlementaire. L’homme s’était retrouvé à trois cellules d’Abdullah Al-Faisal, un imam condamné en 2003 pour avoir appelé au meurtre de juifs, d’Américains, d’hindous et de chrétiens. En trois jours, Abdullah Al-Faisal l’avait convaincu de mener une attaque suicide, se souvient Alyas Karmani. A sa sortie de prison, l’homme est directement parti au Yémen, où seule l’intervention d’érudits locaux l’a fait changer d’avis. De même que les islamistes ne représentent qu’une minorité de musulmans, seul un petit nombre d’islamistes est prêt à recourir à la violence, soulignent les spécialistes. Et seule une poignée d’entre eux passe par la prison. Les cas de radicalisation sur Internet sont bien plus nombreux. Mais Jean-Charles Brisard souligne que la radicalisation en prison fait émerger des "profils plus dangereux" que les autres.

Mohammed Merah et Mehdi Nemmouche, auteurs d’attaques meurtrières et antisémites en 2012 à Toulouse et l’année dernière à Bruxelles, étaient tous les deux passés par des prisons françaises après des condamnations pour cambriolage. Richard Reid, qui avait tenté de faire exploser une bombe dissimulée dans sa chaussure sur un vol à destination de Miami, en 2001, s’était converti à l’islam après avoir été incarcéré pour vol dans une prison britannique. Sur les 134 individus condamnés pour des faits de terrorisme islamiste au Royaume-Uni entre 1999 et 2010, au moins 5 avaient déjà fait de la prison, révèle une étude du think tank Henry Jackson Society de Londres. Parmi eux se trouve Muktar Said Ibrahim, membre du groupe qui avait tenté de mener des attentats deux semaines après les attaques du 7 juillet 2005 à Londres. Plusieurs projets de loi antiterroristes, se fondant sur une stratégie de dé-radicalisation existante, comportent des mesures visant à surveiller les prisonniers susceptibles d’endoctrinement. En France, les conditions d’incarcération augmentent le risque de radicalisation, notent les spécialistes. La tradition française empêche de recenser les convictions religieuses des prisonniers mais les experts estiment que les musulmans représentent au moins la moitié de la population carcérale en France, et même davantage dans les zones urbaines, soit cinq fois plus que leur proportion dans la population française.

Chez les musulmans français habitués à être considérés comme des "insectes" -pour reprendre le terme de Farhad Khosrokhavar, sociologue à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) -, l’islamisme ne commence pas avec l’islam mais avec la haine. Les gens pensent que c’est l’inverse. Mais c’est la radicalisation qui vient d’abord : on me méprise, donc je les déteste, explique Farhad Khosrokhavar, qui étudie l’islam en France depuis près de vingt ans. Au cours de centaines d’entretiens menés pour l’écriture de son prochain livre, le sociologue a découvert que dans les quartiers défavorisés, les jeunes Français musulmans adhéraient à la notion de djihad onde guerre sainte-avant même de connaître les bases de la religion musulmane. "Le djihad est le seul moyen pour eux de donner un sens à leur haine de la société. C’est après avoir embrassé le djihad qu’ils apprennent l’islam, et la plupart le font en prison, ajoute le chercheur.

Chérif Kouachi était déjà un djihadiste à son arrivée à Fleury-Mérogis en 2005 (même s’il se dira partagé sur la mission qui lui avait été confiée contre les soldats en Irak et que son interpellation avait empêchée). Amédy Coulibaly a effectué son premier séjour en prison à 17 ans et a ensuite été emprisonné à plusieurs reprises pour vol, violences, vol à main armée et trafic de drogue. Le ministère de la Justice affirme qu’Amédy Coulibaly, Chérif Kouachi et Djamel Beghal n’ont pas pu se rencontrer en prison compte tenu de leurs dates d’incarcération respectives et du fait que Beghal se trouvait à l’isolement. Les comptes rendus d’interrogatoires de Coulibaly, que nous avons pu nous procurer, révèlent pourtant que ce dernier était bien en contact avec Beghal. Des écoutes policières attestent également que Beghal était capable de décrire physiquement Chérif Kouachi lors de son emprisonnement. Aussi brefs fussent-ils, ces échanges entre les deux hommes ont visiblement suffi à créer un lien fort entre Beghal et Coulibaly.

Chez les musulmans Français habitues à être considérés comme des "insectes"- pour
reprendre le terme de Farhad Khosrokhavar, sociologue à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) -, l’islamisme ne commence pas avec l’islam mais avec la
haine. Les gens pensent que c’est l’inverse. Mais c’est la radicalisation qui vient d’abord : on me méprise, donc je les déteste explique Farhad Khosrokhavar, qui étudie l’islam en France depuis près de vingt ans. Au cours de centaines d’entretiens menés pour l’écriture de son prochain livre, le sociologue a découvert que dans les quartiers défavorisés, les jeunes Français musulmans adhéraient à la notion de djihad ou de guerre sainte - avant même de connaître les bases de la religion musulmane.

Le djihad est le seul moyen pour eux de donner un sens à leur haine de la société. C’est après avoir embrassé le djihad qu’ils apprennent l’islam, et la plupart le font en prison, ajoute le chercheur.

Chérif Kouachi était déjà un djihadiste à son arrivée à Fleury-Mérogis en 2005 (même s’il se dira partagé sur la mission qui lui avait été confiée contre les soldats en Irak et que son interpellation avait empêchée). Amédy Coulibaly a effectué son premier séjour en prison à 17 ans et a ensuite été emprisonné à plusieurs reprises pour vol, violences, vol à main armée et trafic de drogue.

Dynamique. Le ministère de la Justice affirme qu’Amédy Coulibaly, Chérif Kouachi
et Djamel Beghal n’ont pas pu se rencontrer en prison compte tenu de leurs dates d’incarcération respectives et du fait que Beghal se trouvait à l’isolement. Les comptes rendus d’interrogatoires de Coulibaly, que nous avons pu nous procurer, révèlent pourtant que ce dernier était bien en contact avec Beghal. Des écoutes policières attestent également que Beghal était capable de décrire physiquement Chérif Kouachi lors de son emprisonnement. Aussi brefs fussent-ils, ces échanges entre les deux hommes ont visiblement suffi à créer un lien fort entre Beghal et Coulibaly.

Après sa libération en 2007, Amédy Coulibaly s’est fréquemment rendu dans le Cantal, en Auvergne, où Beghal avait été assigné à résidence après sa sortie de prison. Les rapports de police font état d’un endoctrinement en règle par Beghal, un homme qui, lors d’un bref séjour au Royaume-Uni, comptait parmi les fidèles de l’imam Abou Hamza, à la mosquée de Finsbury, et d’Abou Qatada. Très tôt, le profil psychologique d’Amédy Coulibaly se dessina pour devenir le monstre qu’il est devenu.

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