Mediapart

De Rocard à Hollande, la galaxie Valls-Cahuzac.

PAR LENAÏG BREDOUX ET LOUISE FESSARD ET MATHILDE MATHIEU.

Mercredi 1er mai 2013 // La France

Notre dossier : le compte Cahuzac

Comme tous les grands scandales politiques, l’affaire Cahuzac a de multiples facettes. Celle du parcours d’un élu de la République, conseiller des laboratoires pharmaceutiques et chirurgien capillaire. Celle d’un chef d’État, François Hollande, dont la droite se demande ce qu’il savait, et d’un ministre des finances, Pierre Moscovici, accusé d’avoir voulu blanchir l’ex-ministre du budget. C’est aussi celle d’un silence médiatique de plusieurs mois et d’opérations de communication.
À chaque étape pourtant, les mêmes personnages de l’ombre affleurent et dessinent une galaxie mêlant politique, relations d’affaires, amitiés et intérêts au sein et à la marge du parti socialiste. Au cœur de cet écheveau complexe se trouve un des ministres les plus puissants du gouvernement : Manuel Valls.

Depuis les aveux de Jérôme Cahuzac, lui aussi a dû se justifier alors que plusieurs journaux rapportaient qu’une note de la DCRI confirmant les informations de Mediapart, avait été envoyée par la place Beauvau à l’Élysée. Déstabilisé pour la première fois depuis son entrée au gouvernement, Valls a nié en bloc, juré qu’aucune enquête parallèle n’avait été menée et fini par affirmer qu’il avait tout de même convoqué le patron de la DCRI en décembre pour lui demander si les services disposaient d’informations.

« La seule fragilité est que le ministre de l’intérieur est obligé de faire confiance à la parole du directeur de la DCRI, estime un proche de Manuel Valls. Sans la remettre en cause, la prudence voudrait qu’il existe un outil permettant de ne pas s’en contenter. »

Pour le journaliste de La Croix Antoine Peillon, auteur d’un ouvrage de référence, Ces 600 milliards qui manquent à la France Enquête au cœur de l’évasion fiscale, la DCRI ne pouvait pas ne pas savoir. « Dans l’enquête que j’ai faite, j’ai constaté, parfois avec une certaine consternation, que les policiers du Renseignement intérieur (la DCRI, qui dépend du ministère de l’intérieur) sont au courant de quasiment tout en ce qui concerne l’évasion fiscale, a-t-il déclaré sur RMC. Je pense que sur ce qui concerne particulièrement monsieur Cahuzac, étant donné ses responsabilités politiques depuis longtemps, étant donné son activité d’évasion fiscale assez maladroite quelque part, je ne peux pas croire que ce n’était pas connu, précisément de cette police-là. »

Manuel Valls et Jérôme Cahuzac à l'Assemblée
Manuel Valls et Jérôme Cahuzac à l’Assemblée © Reuters

Mais au-delà d’hypothétiques alertes des services, c’est sa proximité avec Jérôme Cahuzac qui embarrasse l’hôte de la place Beauvau. Quand il se rend sur le plateau de RMC et de BFM TV début avril, au cœur de la panique qui s’est alors emparée du pouvoir, plusieurs conseillers jurent que Manuel Valls est nerveux. « Je ne l’avais jamais vu comme ça, il avait l’air mal, tendu », dit un cadre socialiste. Certains de ses collaborateurs ne masquent guère leur gêne. Le ministre, lui, tente de se faire tout petit pour échapper à la tornade que prédisent alors plusieurs membres du gouvernement. Elle n’aura finalement pas lieu mais l’affaire Cahuzac a remis dans la lumière une galaxie dont certains membres étaient déjà au cœur de l’affaire DSK voilà deux ans et dont la plupart sont issus de l’ancienne « Rocardie ».

Manuel Valls et Jérôme Cahuzac ne sont pas des amis de trente ans. Longtemps, ils se sont peu fréquentés. Mais ils se connaissent depuis de longues années. Tous deux sont d’anciens rocardiens de la fin des années 1980 et 1990, quand l’ancien leader du PSU affrontait la première gauche de François Mitterrand. Mais alors que Valls était un jeune cadre du courant (il est entré à la direction du PS en 1993 quand Michel Rocard en a brièvement pris la tête), Cahuzac était dans l’ombre conseiller technique d’une figure du rocardisme, Claude Evin.

Surtout, nuancent plusieurs “ex”, la « Rocardie » est balayée depuis longtemps Jospin, DSK et Hollande ont créé d’autres fidélités, d’autres affiliations. Cahuzac n’a d’ailleurs pas soutenu Manuel Valls à la primaire, mais François Hollande. « La “Rocardie” n’a jamais été qu’une seule famille. Ce sont des gens qui connaissaient des gens qui connaissaient des gens... L’amalgame est grossier mais l’intention est claire : faire, à l’occasion de l’affaire Cahuzac, le procès de la deuxième gauche », dénonce un proche de Manuel Valls. 

Les deux ministres se sont cependant rapprochés au gouvernement. En toute logique. Parce qu’ils appartiennent malgré tout à la même sensibilité politique (ex-rocardiens puis ex-strauss-kahniens, plutôt à la droite du PS), et qu’ils ont des proches en commun. L’été dernier, raconte Ariane Chemin dans Le Monde, le ministre de l’intérieur fête ses 50 ans dans la maison de la Côte d’Azur de l’avocat d’affaires Gilles August. Le ministre du budget est là aussi c’est un ami du couple August. Il saute en parachute avec l’épouse et choisira le mari pour assurer sa défense quelques mois plus tard il a finalement changé de conseil en mars et opté pour Jean Veil, l’avocat de DSK.

Stéphane Fouks.
Stéphane Fouks.© DR

Les deux ministres partagent aussi l’entregent d’un très proche de l’ancien directeur général du FMI, Stéphane Fouks. Patron de l’agence de communication EuroRSCG, rebaptisée en septembre Havas Worldwide, c’est un homme puissant qui compte parmi ses clients de nombreuses entreprises du CAC 40 et qui, après avoir fait la campagne (ratée) de Lionel Jospin en 2002, fit celle (ratée aussi) de DSK.

Malgré la défiance de François Hollande, Stéphane Fouks est parvenu à rester près du pouvoir. Durant la campagne déjà, il n’était jamais visible mais c’est à Manuel Valls que le candidat socialiste avait confié sa communication, associé à un autre ancien proche de Dominique Strauss-Kahn, André Loncle devenu chef de l’audiovisuel à l’Élysée. 

Plusieurs ministres, et le chef de l’État, se sont aussi depuis entourés d’anciens d’EuroRSCG : c’est le cas d’Aquilino Morelle, le conseiller spécial de Hollande à l’Élysée, de Sacha Mandel au ministère de la défense, de Gilles Finchelstein auprès de Pierre Moscovici, de Marion Bougeard qui officia auprès de Cahuzac après avoir travaillé pour Liliane Bettencourt, ou encore de Marie Murault, attachée de presse de Manuel Valls place Beauvau. 

Le ministre de l’intérieur connaît Stéphane Fouks depuis trente ans : ils ont milité ensemble à la fac de Tolbiac et faisaient partie à l’époque de la jeune garde rocardienne, avec un troisième complice, Alain Bauer dont le nom apparaîtra lui aussi dans l’affaire Cahuzac... En attendant, c’est Fouks, devenu spécialiste de la communication de crise, qui a conseillé le ministre du budget depuis les révélations de Mediapart (il avait déjà travaillé pendant cinq ans pour Jérôme Cahuzac, avant qu’il ne soit ministre). La veille de notre premier article, un mail est envoyé à Bercy pour que le ministre puisse s’expliquer. Mais c’est d’emblée Stéphane Fouks qui décroche son téléphone et appelle directement Fabrice Arfi, l’auteur de l’enquête (lire notre article).

Il tente alors de savoir plus précisément ce que nous nous apprêtons à publier, de cerner la détermination du journaliste et de gagner du temps. Une rencontre à plusieurs est évoquée, peut-être même avec le ministre. Pour parler, contextualiser, expliquer… Bref pour soupeser et parvenir à arracher ce qui serait alors une première victoire : une lecture de l’enquête avant sa publication. Ce sera peine perdue et c’est finalement le ministre accompagné de conseillers mais sans Fouks qui recevra Mediapart. « Jérôme m’a appelé pour me demander de me renseigner. Il ne voulait pas voir Fabrice. Moi j’ai dit : “arrêtez vos conneries et voyez-vous”. Mon rôle, c’était qu’ils se rencontrent », explique aujourd’hui à Mediapart Stéphane Fouks.

Dans les semaines qui suivent, le communicant connu du tout-Paris continue à s’agiter en coulisses. À appeler les journalistes amis, à mettre en scène les démentis fermes de Cahuzac, à dénigrer Mediapart, avec toujours les mêmes éléments de langage qu’EuroRSCG distille partout... Fouks est là pour que le ministre du budget d’alors ne soit pas contraint de quitter le gouvernement avant toute procédure judiciaire : pour cela, juge-t-il à l’époque, il faut multiplier les interventions médiatiques (ce qu’il fait) et démentir avec virulence. Une « aide amicale  », selon le cabinet de Cahuzac de l’époque

Fouks sera aussi soupçonné d’être l’instigateur de l’opération de “blanchiment” du ministre, dans le Nouvel Obs et le Journal du dimanche. Depuis les aveux, c’est Pierre Moscovici lui-même qui l’insinue quand il raconte avoir été furieux de découvrir ces fuites dans la presse. « J’ai été utilisé », a-t-il expliqué à Mediapart. Interrogé sur la personne de Stéphane Fouks, il botte en touche mais ne dément pas (lire ici). Les intéressés, eux, démentent.

Le « gourou de la com » s’est depuis mis en retrait et a passé le relais à une vieille connaissance, Anne Hommel. Ancienne d’EuroRSCG, elle était le « sherpa » de DSK et connaît comme sa poche les arcanes de cette frange du parti socialiste elle est l’ex-femme de Christophe Borgel, député et secrétaire national aux élections à Solférino, et l’actuelle compagne de François Kalfon, secrétaire national adjoint aux élections du PS et spécialiste des sondages. C’est à ce titre que Kalfon vient d’ailleurs de répondre à un chat du journal 20 Minutes où il a commenté la prestation télé de Cahuzac préparée par... Anne Hommel.

Répondre à cet article