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Dans les secrets de la Bac Nord de Marseille : « Vous êtes des guerriers ».

Par Louise Fessard

Vendredi 10 janvier 2014 // La France

Mediapart a assisté aux conseils de discipline de six policiers de l’ex-brigade anticriminalité Nord, les 17 et 18 décembre 2013.

Mis en examen pour « vol en bande organisée, extorsion en bande organisée, acquisition, détention, et transport non autorisé de stupéfiants », six policiers de l’ex-brigade anticriminalité Nord (Bac Nord) sont passés en conseil de discipline les 17 et 18 décembre 2013. Ils ont décrit le mode de fonctionnement ordinaire de l’ex-Bac Nord, dissoute en octobre 2012 par Manuel Valls. Pression du chiffre, culture du guerrier, hiérarchie lointaine, gestion erratique des indics, on découvre une « police des cités » se prenant pour des super-héros et travaillant sans filet de sécurité, dans des quartiers ravagés par les trafics.

« Si on n’est pas le dernier rempart, qui va y aller ? »

Les policiers de l’ex-brigade anticriminalité jour de la division Nord de Marseille se voyaient comme des super-flics. Comme les derniers fonctionnaires à intervenir dans des quartiers Nord désertés par les services publics et les élus. Un état d’esprit largement entretenu par leur hiérarchie : « La Bac Nord, c’était le porte-avions nucléaire de ce service », comparait encore Pierre-Marie Bourniquel, le directeur départemental de la sécurité publique des Bouches-du-Rhône, sur France Inter, le 6 octobre 2013.

« On vous annonce que quelqu’un a une Kalachnikov, vous y allez, décrit, face au conseil de discipline, Patrick, 48 ans, passé par une brigade lyonnaise puis celle de Marseille. C’est l’esprit Bac. Si on n’est pas le dernier rempart quand personne ne veut y aller, qui va y aller ? » Il poursuit : « On ne vient pas en Bac par hasard. On vient car on s’investit au-delà de ce qui est demandé. » Et parmi les trois ex-brigades marseillaises, aujourd’hui réunies, celle de la division Nord était la plus prestigieuse. Plusieurs des policiers disent y avoir vécu leurs « plus belles années de police ».

Simples gardiens de la paix ou gradés, les “baqueux” travaillent en civil, en 4/2, tournant dans les cités à la recherche du flagrant délit. « Je voulais être dehors, être collé à la délinquance, être dans la rue pour sauver les gens », explique Bruno, 52 ans, qui a rejoint la Bac sur le tard, à 40 ans. Fils et frère de policier, petit-fils de militaire, ce brigadier-chef est du genre à courser les malfrats même en dehors de ses heures de travail. Un jour de congé, il repère deux motards « casqués et gantés en plein été qui partaient au braquage ». Il envoie son père relever discrètement le numéro du scooter, « qui était signalé volé », et parvient à interpeller l’un des deux hommes. Bref, justicier à plein temps.

Des policiers de la Bac contrôlent un suspect à Paris, en mars 1998.
Des policiers de la Bac contrôlent un suspect à Paris, en mars 1998. © Philippe Wojazer/Reuters

Des cités marseillaises, les baqueux évoquent surtout « l’hyperviolence ». « Y travailler, c’est une pression au quotidien. Dans ces cités-là, il faut être très efficace, avoir un mental d’acier et une faculté d’analyse hors du commun », dit un gradé, 51 ans, ancien chef de la Bac Nord nuit, venu témoigner en faveur d’un de ses anciens subordonnés. « Ça vous oblige à intervenir de façon ultra rapide, explique Patrick, passé de la Bac Centre à la Nord. Chaque intervention, vous savez que c’est peut-être la dernière. Ça ne se passe pas à la papa. Vous êtes obligés de vous jeter sur la personne, de la menotter, de l’amener dans le véhicule, et de partir vite, sinon vous avez un attroupement, des pierres. La Castellane, vous avez a minima cinq plans stups, avec des équipes rôdées qui vous attendent avec des choufs (guetteurs – ndlr). »

Devant le conseil de discipline, les policiers décrivent leurs interventions comme des raids en territoire hostile, avec leur lot de blessures (côtes cassées, entorse, etc.). Stéphane, 34 ans et père de trois enfants, a apporté des photos de son crâne en sang, après qu’il a reçu une jante de vélo lors d’une expédition éclair à Félix Pyat, l’une des quartiers les plus pauvres de France, dans le 3e arrondissement de Marseille. Il s’agissait d’interpeller l’auteur présumé d’un vol avec violence repéré juste à côté du point de deal de la cité. « On passe au commissariat, on récupère un équipage BST (brigade spécialisée de terrain), l’idée est de se faire provoquer par le point stups (pour détourner l’attention – ndlr), raconte le policier. Pendant ce temps, mon collègue ceinture le gars, se jette avec lui sur la banquette arrière sans même avoir pu le menotter. Je prends un projectile jeté du 5e étage, je perds connaissance sur mon collègue. Les individus du plan stups se réveillent, se rendent compte qu’on interpelle leur copain et on reçoit des pavés. » Il en sera quitte pour plus d’une dizaine de points de suture et une hémiplégie temporaire du visage.

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