Mediapart

Dans les secrets de la Bac Nord de Marseille.

Par Louise Fessard

Mercredi 15 janvier 2014 // La France

Mediapart a pu assister aux conseils de discipline de six policiers de l’ex-brigade anticriminalité Nord, les 17 et 18 décembre. Ils ont été lourdement sanctionnés, malgré des pratiques très éloignées du « système organisé » décrit en octobre 2012 lors de leur chute. L’enquête interne de l’IGPN s’est révélée bâclée tandis que l’instruction judiciaire est, elle, toujours en cours.

On attendait des « ripoux ». On a vu débarquer des flics paumés, encore sonnés d’avoir été mis en examen en octobre 2012 pour « vol en bande organisée, extorsion en bande organisée, acquisition, détention, et transport non autorisé de stupéfiants ». Expédiés deux mois et demi en détention préventive, ils ont été finalement autorisés, fin 2012, à reprendre le travail, en uniforme et hors du département des Bouches-du-Rhône. « On te dit que tu es le plus grand des voyous et après on te rend ton arme, on te fait confiance pour assurer la sécurité des personnes », s’étonne l’un d’eux.

La cité des Oliviers quadrillée par les policiers pour la venue de Manuel Valls, le 14 août
La cité des Oliviers quadrillée par les policiers pour la venue de Manuel Valls, le 14 août © LF

Ces 17 et 18 décembre 2013, six policiers de l’ex-brigade anticriminalité de la Division Nord sont convoqués devant le conseil de discipline. D’abord les gardiens de la paix, puis les gradés. Un septième policier, affecté dans le Sud-Ouest, le sera prochainement à Toulouse ou à Bordeaux. Fait inédit, pendant deux jours, Mediapart a pu assister à l’ensemble de ces conseils de discipline, à l’exception des délibérations. Ces conseils sont fermés à la presse mais nous avons pu exceptionnellement y assister à l’invitation des policiers et de leurs représentants syndicaux (lire notre Boîte noire au bas de l’article).

Devant les grilles et les longs murs de pierre du secrétariat général de l’administration de la police (Sgap) de Marseille, les caméras sont bien moins nombreuses que le 5 octobre 2012, lorsque le procureur de la République de Marseille avait dénoncé la « gangrène ». Dans la foulée, dix-sept policiers avaient été mis en examen et le ministre de l’intérieur avait dissous ce service de 70 personnes, une mesure exceptionnelle à la hauteur du scandale. Depuis, l’affaire s’est dégonflée. Il n’est plus question de policiers qui « se payaient sur la bête », mais de « faits de récupération », hors procédure, de sacoches de dealeurs, de cigarettes de contrebande et de barrettes de shit, ensuite détruites ou remises à des informateurs, selon les policiers incriminés. Le rapport de synthèse de l’Inspection générale de la police nationale (IGPN) du 16 septembre 2013 dresse surtout le portrait de policiers « baqueux » en roue libre, mal préparés face aux trafics massifs de cannabis rencontrés dans les cités.

La justice n’est pas encore passée par là. Ouverte en février 2012, l’information judiciaire sur les pratiques de l’ex-brigade anticriminalité de la Division Nord de Marseille est toujours en cours. En « léthargie », assurent les avocats des policiers, qui n’ont pas été entendus depuis leur libération en décembre 2012. Le dossier pourrait d’ailleurs changer de mains, la juge Patricia Krummenacker, chargée de l’instruction, devant à sa demande rejoindre la JIRS (juridiction interrégionale spécialisée) de Marseille à partir de janvier 2014.

Mais le ministère de l’intérieur n’a pas voulu attendre d’éventuels renvois devant le tribunal ou les assises pour poursuivre le grand ménage entamé dès octobre 2012 avec la dissolution de la Bac Nord. « Je suis dégoûté que tout soit décidé à l’avance  », glisse en entrant l’un des policiers incriminés, persuadé que sur ce dossier très médiatisé, le ministère a déjà tranché. Bien souvent, les conseils de discipline se jouent dans les coulisses, lors de négociations préalables entre l’administration et les syndicats policiers. « C’est une pièce de théâtre, explique un syndicaliste policier. On s’arrange pour que ça se déroule bien. »

Pas cette fois. Les deux syndicats Alliance et Unité SGP-FO ont boycotté la commission administrative paritaire, faute d’avoir obtenu le report du conseil après le jugement. Dans la grande salle du conseil, seuls les représentants de l’administration sont donc présents. C’est le sous-préfet Jean-René Vacher qui préside, aux côtés de Christian Sainte, le directeur interrégional de la police judiciaire, de Marjorie Ghizoli, la directrice zonale adjointe de la police aux frontières sud-est, ainsi que les numéros un ou numéros deux de la sécurité publique des Bouches-du-Rhône, du Var, des Hautes-Alpes, des Alpes-de-Haute-Provence, et des Alpes-maritimes.

Jusque tard dans la nuit, les policiers de l’ex-Bac Nord sont passés l’un après l’autre, évitant de se croiser dans les couloirs à cause de leur contrôle judiciaire. Ils ont résumé leur carrière en quelques minutes, déballé un coin de vie. Ils ont dit, à mots plus ou moins couverts, leur colère contre l’enquête de l’Inspection générale de la police nationale (IGPN), qui les a envoyés en détention sur des retranscriptions orientées des sonorisations réalisées à l’été 2012 dans les six voitures de service.

Le « Grand Seb », brigadier de 36 ans, est par exemple persuadé d’avoir été incarcéré à cause d’une retranscription tronquée par l’IGPN. « On s’est fait un bon truc, là, on s’est fait presque 5 000 euros, 5 000 euros à deux, c’est bien quand même  », a retranscrit l’IGPN, en omettant de préciser que le fonctionnaire parlait de son salaire et de celui de sa femme, également policière. « Je suis parti en prison sur cette phrase, assure le brigadier devant le conseil de discipline. Et quand je suis sorti de prison, j’ai vu que c’était marqué (dans le premier PV de retranscription) : "Les policiers roulent en parlant de leur salaires respectifs", donc ils avaient la réponse sous les yeux et ils n’ont rien dit à la juge ! »

Les interrogations fusent : pourquoi l’IGPN ne s’est-elle pas intéressée à leurs « indics », enquêtant uniquement sur la thèse de l’enrichissement personnel ? Pourquoi des témoins, comme le gérant du Quick chez qui les policiers étaient accusés de manger à l’œil, ou l’habitante chez qui ils auraient mené une perquisition illégale, n’ont-ils pas été interrogés ? Pourquoi les résultats des tests de dépistage de drogue, auxquels les policiers disent avoir été soumis pendant leur garde à vue, n’ont-ils pas été versés au dossier disciplinaire ? De même que les procès-verbaux des perquisitions, qui n’ont rien donné chez deux des trois policiers concernés ?

Répondre à cet article