Dans les camps de réfugiés au Liban et en Jordanie.

Lundi 24 février 2014 // Le Monde

La guerre syrienne gangrène la région proche et moyen-orientale. Chaque jour, ce sont près de 5 000 Syriens qui fuient les zones de combat pour rejoindre les camps de réfugiés. Turquie, Liban et Jordanie sont en première ligne.

Près de deux millions de réfugiés syriens ont fui leur pays d’origine. À lui seul, le Liban accueillait début septembre, selon les estimations de l’UNHCR (Haut-Commissariat aux réfugiés des Nations Unies), plus du tiers de ces déplacés, soit 700 à 750 000 personnes, femmes, enfants, hommes, vieillards... Les autorités libanaises estiment à un million le nombre de réfugiés dans leur pays, chiffre qui représente le quart de la population ! La Jordanie accueille de son côté plus de 510 000 syriens.

« CAMP 5 ÉTOILES »

Le camp de Zaatari, près de la frontière jordanosyrienne, rassemble environ 120 000 personnes. D’une superficie de 600 ha (6 km²), il est la cinquième « ville » de Jordanie et le deuxième plus grand camp de réfugiés du monde, derrière celui de Dabaab au Kenya (600 000 réfugiés). Ce camp « monté à la va-vite, a été ouvert en juillet 2012 et s’est totalement rempli en neuf mois », témoigne Guillaume Talonigue, qui a travaillé plusieurs mois sur place. Les réfugiés affluent à une vitesse telle (avec un pic de 2000 personnes par jour en mars dernier) qu’un autre camp, à une heure de route de Zaatari, est en cours de construction. La première tranche prévoit l’accueil de 100 000 personnes et une seconde tranche est programmée pour le même nombre. Ouverture prévue dans les mois qui viennent. Les réfugiés arrivent d’abord dans un camp de transit avant d’être dispatchés dans d’autres camps : « Les Séoudiens ont financé à quelques kilomètres de Zaatari un véritable camp cinq étoiles. Les personnes qui y sont admises sont triées sur le volet. En fait, elles possèdent beaucoup d’argent », explique notre interlocuteur.

RACKET, PROSTITUTION...

À Zaatari, comme dans les autres camps, le confort est minimum : logement sous tente ou dans des bâtiments préfabriqués, sanitaires collectifs, cartes de ration... Des écoles et des terrains de sport ont tout de même été construits. Une trentaine d’organisations gouvernementales et non gouvernementales (MSF, Médecins du Monde...) assurent la logistique et l’accompagnement de ces déplacés dont plus de la moitié à moins de quinze ans. « Compte tenu du nombre de réfugiés, les camps sont vite saturés », affirme Guillaume Talonigue qui pointe quelques problèmes sécuritaires. Ainsi, malgré la présence de militaires et de policiers, « certaines familles font leur loi dans le camp et vivent de nombreux trafics : armes, prostitution, racket, recel, et produits illicites ». Des tentes de l’ONU sont parfois volées et revendues à l’extérieur du camp.

Certains Séoudiens viennent « faire leur marché et prendre épouse dans le camp, quitte à en divorcer quelques temps plus tard » ; indique notre homme, en précisant : « J’ai vu aussi des familles syriennes contentes de vendre leur fille. » Autre caractéristique de ces camps : les manifestations organisées par les membres de l’Armée syrienne libre (Anti Al-Assad, l’ASL est principalement composée des rebelles sunnites avec le soutien d’AI-Qaida) infiltrés parmi les réfugiés pour protester contre les conditions de vie. « En fait, ce sont des manifestations de diversion pour que les trafics puissent se poursuivre en toute impunité », analyse Guillaume Talonigue.

ABRIS DE FORTUNE.

Au Liban, les réfugiés, eux aussi majoritairement sunnites, sont moins exposés. S’ils sont bien accueillis dans la plaine de la Bekaa, dans le Chouf, à Baalbek et encore au nord de Tripoli, c’est que la population sunnite y est fortement présente. Ce qui n’est pas le cas dans le Sud Liban, tenu par les Chiites. La contrée a été plutôt épargnée des secousses régionales jusqu’à aujourd’hui. Tant le Hezbollah que la Force intérimaire des Nations Unies pour le Liban (FINUL) prennent le problème des réfugiés syriens avec sérieux. Ces derniers pourraient, si l’on y prend garde, déstabiliser la région...

Ici, les déplacés syriens se divisent en deux catégories. Il y a ceux qui restent près de la frontière syrienne - dans la région de Cheeba, Gajhar et Marjayoun - pour éventuellement retourner au pays et ceux qui fuient définitivement la Syrie pour se réfugier près de la côte méditerranéenne (Saïda, Tyr). La première catégorie est parfois difficile à différencier des travailleurs saisonniers qui traversent régulièrement la frontière pour la récolte des fruits et légumes. Comme eux, ils vivent sous des abris de fortune faits de tôle, de bois, de bâches, sans eau et sans électricité... La seconde catégorie est plus solidaire. Elle se cotise pour louer, parfois à prix d’or, de vastes maisons dans lesquelles les familles s’entassent à plusieurs. Ils se font le plus discrets possible.

POPULATION DANGEREUSE.

Les autorités locales, qu’elles soient de la plaine de la Bekaa, de Tyr ou de Nabatieh, disent accepter volontiers ces populations. « Pendant la guerre de 2006 qui nous a opposé aux forces israéliennes, beaucoup d’entre nous ont dû fuir le Sud-Liban et se réfugier en Syrie et en Jordanie », se souvient Mohamed Athar, maire d’une petite commune du Sud-Liban. Mais dans la réalité, les locaux regardent plutôt ces réfugiés avec méfiance. Main d’oeuvre exploitable à merci, à un prix défiant toute concurrence, les réfugiés syriens travaillent en effet dans le secteur des BTP et dans les champs de tabac et d’oliviers du Sud-Liban, près de la frontière israélienne. « Ils prennent le travail des Libanais qui peinent, en ces temps de crise, à trouver un emploi », affirme Youssef’, un chômeur de Tibnin. Depuis l’arrivée de ces familles, des maires disent également avoir noté une augmentation sensible des incivilités dans leur commune (vols, rapines, dégradations...) et une recrudescence de la prostitution clandestine. Selon la rumeur, avérée ou apocryphe, les femmes syriennes négocieraient leur tarif autour de 5 euros. Il n’en faut pas plus aux milices chiites, le plus souvent proches du Hezbollah, pour réprimer ces débordements. Elles s’en prennent directement aux réfugiés et leur donnent 24 heures (parfois moins) pour quitter la ville, sous escorte armée et après quelques coups de bâton bien sentis.

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