Dans la Nièvre, la gauche veut ouvrir « un nouveau cycle »

Par Ellen Salvi

Vendredi 13 juin 2014 // La France

Après un demi-siècle de suprématie socialiste, Nevers passe à autre chose. Très critique vis-à-vis du gouvernement et d’un PS qu’elle estime « en fin de cycle », la gauche nivernaise a décidé de rouvrir les portes de son laboratoire d’expérimentation politique pour créer une autre alternative.

Nevers, de notre envoyée spéciale. En bordure d’une route départementale saturée par le vrombissement des motos, un imposant bâtiment surplombe la Loire. Aucun passant alentour. Pas un mouvement, sinon celui du vent. Seules quelques affiches laissent penser que le monstre de béton respire encore. Des lettres se détachent de la façade décrépie : “Maison des sports”, “Maison de la culture de Nevers et de la Nièvre”, “Bourse du travail”.

Trois espaces de vie censés incarner le dynamisme de Nevers, première commune du département de la Nièvre. Et qui résument à eux seuls cette ville de 36 000 habitants que les politiques publiques ont laissé macérer dans le formol depuis bientôt vingt ans.

La maison de la culture de Nevers et de la Nièvre.
La maison de la culture de Nevers et de la Nièvre. © ES

Jusqu’alors, Nevers offrait au PS quelques-uns de ses plus jolis scores. En 2012, François Hollande y avait rassemblé 62,29 % des suffrages, tandis que la députée socialiste Martine Carrillon-Couvreur était réélue avec 63,3 % des voix. Mais à l’image des bâtiments de la ville, les choses se sont beaucoup détériorées depuis deux ans.

Ici, le temps s’est arrêté. Les vieilles bâtisses qui donnent à certains quartiers des allures de village jouxtent des immeubles plongés dans le jus des années 1970. En pleine semaine de mois de mai, le centre-ville est éteint. Le théâtre municipal a fermé ses portes il y a quatre ans. « Trop vétuste, trop dangereux », ont jugé les experts. Faute de financement, il n’a toujours pas été rénové.

Le théâtre municipal de Nevers est fermé depuis 4 ans.
Le théâtre municipal de Nevers est fermé depuis 4 ans. © ES

De nombreux magasins ont définitivement baissé leur rideau. Partout sur les murs, des panneaux “À vendre”. En l’espace de cinq ans, la ville a perdu 10 % de sa population. Au jeu des responsabilités, on pointe d’abord la crise, qui a touché de plein fouet le département, ancien bassin industriel où le secteur automobile était autrefois fortement représenté. Mais les conversations ne tardent pas à faire émerger d’autres responsables.

Dans le centre-ville de Nevers.
Dans le centre-ville de Nevers. © ES

Ils s’appellent Didier Boulaud et Florent Sainte-Fare Garnot. Leurs détracteurs les surnomment « les petits barons socialistes ». Maire de 1993 à 2010 pour le premier, de 2010 à 2014 pour le second, ils ont régné sur Nevers depuis la disparition de Pierre Bérégovoy, le 1er mai 1993. Mais après 43 ans de suprématie socialiste, ils ont dû remettre les clefs de l’hôtel de ville à Denis Thuriot, un ancien membre du PS élu à la tête d’une liste “sans étiquette”, où se sont greffés, entre les deux tours, les candidats UMP et UDI.

« Une trahison » pour Boulaud. « Une transgression » pour Sainte-Fare Garnot. « La démocratie », tranche Sylvain Mathieu, le premier secrétaire fédéral de la Nièvre. « Contrairement à ce que disent mes camarades neversois, il n’y a pas eu de hold-up, dit-il. Les électeurs ont fait un choix, point. Il faut l’accepter. »

Les deux anciens maires PS assurent pourtant avoir multiplié les efforts pour maintenir la ville debout. L’un parle du quartier populaire de la Grande-Pâture, totalement rénové sous son impulsion ; l’autre d’un projet de centre aquatique qui aurait dû voir le jour après sa réélection. Mais dans l’esprit même de leurs camarades socialistes, les deux hommes représentent surtout ce « système clanique et engoncé dans ses acquis » auquel les Neversois ont souhaité mettre fin.

« Bérégovoy avait donné un coup de fouet à Nevers », raconte un militant PS, qui préfère garder l’anonymat pour ne pas « se faire taper sur les doigts. » « Ses successeurs se sont transmis le fauteuil du roi en se contentant de gérer l’héritage, certains d’être constamment réélus. Ils ont péché par arrogance. » 

L'ancienne permanence de Denis Thuriot, le nouveau maire de Nevers.
L’ancienne permanence de Denis Thuriot, le nouveau maire de Nevers. © ES

François Mitterrand disait de la Nièvre qu’elle était « le pays de (sa) vie ». Son laboratoire d’expérimentation politique. Élu du département en 1946, il a enduit pendant 35 ans le territoire d’une solide base socialiste, qui avait jusqu’alors résisté à tous les scrutins électoraux. Le 6 mai 2012, Hollande y avait réuni 58,81 % des suffrages du département.

Mais depuis deux ans, le béton s’est fissuré de toutes parts. Aux élections municipales, la gauche nivernaise a perdu les trois premières villes du département (Nevers, Cosne-sur-Loire et Varennes-Vauzelles), tandis qu’aux européennes, le candidat PS Édouard Martin est arrivé en troisième position avec 16,63 % des voix, loin derrière l’UMP (18,56 %) et le Front national (27,33 %).

« Il y a deux mois, j’étais peiné. Là, je suis en colère », a aussitôt réagi Sylvain Mathieu dans les colonnes du Journal du centre. Une semaine plus tôt, le premier secrétaire fédéral de la Nièvre confiait à Mediapart que plusieurs élus du département considéraient en “off” que « ce qui s’était passé aux municipales était assez sain ». « Après des années d’hégémonie socialiste, les gens ont voulu tourner une page, indiquait-il. Il y avait un sentiment d’étouffement. »

Certes, les socialistes n’ont plus la cote dans le département, « mais la gauche a encore de beaux jours devant elle », veut croire le député PS de la Nièvre, Christian Paul. « Une autre gauche », précise-t-il, sans oser ajouter “que celle proposée par François Hollande”. Inutile d’en dire plus tant la chose est entendue : pour bon nombre d’élus nivernais, le président de la République « a détruit le PS ».

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