Daiish : La guerre des mots.

Yves LA MARCK

Dimanche 2 novembre 2014 // Le Monde

Nous ne faisons pas la guerre à « l’État islamique d’Irak et du Levant », ni à un
califat, encore moins à l’Islam, mais à « Daash ». Quid ?

Qui est DAASH ou DAIISH ou IS ou EI1L ou El ? (1) Rarement on a su aussi peu de choses sur le principal acteur d’un conflit mondial. Le parcours de son supposé commandant-en-chef, Abou Du’a, dit Al-Baghdadi, est assez bien connu, mais il ne fait qu’ajouter à la confusion contrairement à d’autres chefs de mouvements islamistes de la mouvance extrémiste, franchises d’Al-Qaïda, c’est un homme de tribu, celle d’al-Samarrai (ville au nord de Bagdad), solidement enraciné dans un territoire et dans la continuité d’une tradition, qui se bat chez lui. En même temps, se faisant appeler Al-Baghdadi aIQoreishi al-Husseini, il prétend appartenir à la tribu de laquelle doit être issu le Calife. Après Médine et la Damas omeyyade, il n’y eut plus de qoreishite dans la Bagdad abbasside et encore moins chez les Ottomans. Le seul qui puisse se réclamer de l’ascendance qoreishite est le souverain de Jordanie dont l’oncle fut roi d’Irak jusqu’à la sanglante révolution du 14 juillet 1958 : la famille hachémite qui, shérif de la Mecque, prétendait reprendre l’héritage califal aboli en Turquie en 1924. Les Saoudiens en eurent raison quelques années plus tard. Le royaume arabe, capitale Damas, leur fut refusé comme on sait après la paix à la fin de la Première Guerre mondiale.

Ce passé n’est pas mort. Balayer d’un revers de la manche le mouvement qui agite les provinces sunnites d’Irak et l’Est de la Syrie comme un simple groupe terroriste de plus permet à l’Occident de proclamer la « guerre juste » mais la condamne à s’enliser sur la durée en gommant d’un trait toute la question du Moyen-Orient.

La première réaction pourtant était sage : organiser une sorte de « cordon sanitaire » autour du territoire occupé par Daiish, permettant en outre de sécuriser les Chrétiens et autres minorités. Cela supposait néanmoins de privilégier des alliances hautement problématiques : au Nord les Peshmergas kurdes, qui contrairement aux apparences qu’ils donnent aux visiteurs ne sont pas moins divisés et imprévisibles, à Bagdad et au Sud les milices chiites, autour de l’imam Moqtada Al-Sadr, à l’Est l’incontournable régime de Bachar al-Assad ! Mais enfin, les grandes puissances à la périphérie de la région n’ont pas été convaincues qu’une autre stratégie soit meilleure : ni la Turquie, ni l’Iran ni l’Égypte ne se joindront à la coalition concoctée par John Kerry et François Hollande. Cela veut bien dire quelque chose !

Ceci nous amène à nous demander pourquoi la Maison- Blanche et l’Elysée ont soudain décidé de changer de stratégie et par voie de conséquence de grammaire. Les bonnes raisons ne manquent pas : le précédent de la guerre du Golfe de 1991 où le président Mitterrand avait estimé que pour être partie au règlement il fallait être partie au combat. Hélas on ne recueillit pas les dividendes qui allèrent tous aux seuls Américains. Ce fut la grande désillusion de 1995 auprès des Saoudiens, début des ennuis de Balladur, Léotard et quelques autres. La même idée a prévalu lorsque le président Sarkozy a décidé dans le livre blanc de la Défense de 2008 de déplacer de Djibouti à Abou Dhabi la principale base aérienne extérieure de la France. Ce sont ces avions qui sont en première ligne dans le ciel irakien. Le souci d’être au centre du jeu, de tenir son rang comme on disait du temps du général de Gaulle, n’a rien de médiocre, bien au contraire. Encore faut-il savoir mener cette diplomatie avec habileté.

Les Émirats arabes unis sont un point d’appui plus intelligent que le Qatar où nous liaient d’autres affaires. L’Arabie saoudite constitue en revanche le point le plus faible du dispositif. La subite embrassade américaine, après des hauts et des bas, est à la mesure du désarroi des gérontes qui gouvernent ce pays. La maison Saoud était déjà la cible d’Osama Ben Laden, mais issu du sérail celui-ci en avait été proprement éloigné. Ce qui fut en dernière analyse la raison pour laquelle Al-Qaïda à l’époque Ben Laden avait retourné son ire sur le monde entier et sa tête, à Washington et New York. Le mouvement sunnite d’Irak et du Levant ne se laissera pas si facilement détourner de son centre de gravité. Si Daiish devait développer une phase terroriste en Occident cela serait un aveu d’échec de sa stratégie qui est véritablement ancrée dans les déserts de Mésopotamie et d’Arabie.

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