Crise de la pêche.

Les décisions à prendre.

Jeudi 26 mars 2009, par François VILLEMONTEIX // La France

Après les spectaculaires confrontations de l’année dernière, la pêche et les pêcheurs ont disparu de l’actualité. Comme dans tant d’autres domaines sur lesquels a soufflé le vent de la frénésie du gouvernement, les problèmes sont restés en l’état : la crise reste profonde, dramatique. François Villemonteix en présente une analyse dépourvue de toute complaisance et dresse la liste des décisions qu’il faut prendre en urgence.

Souvenez-vous, c’était il y a un an tout rond, les pêcheurs avaient eu droit de la part de notre Président à une belle démonstration de virilité (« toi si tu as que/que chose à dire tu n’as qu’à venir ici ») et de démagogie (« notre premier objectif c’est d’avoir plus de quota (...) On a une opportunité pour en sortir, c’est que la France va présider l’Union européenne »).

Un an après, où en est-on ? Les problèmes, qui ont perdu de leur urgence sociale du fait de la baisse spontanée du coût du pétrole, sont restés tels quels. On a toujours d’un côté une profession en crise, de l’autre des populations de poissons qui continuent à disparaître.

Il est vrai que le problème de la pêche est l’un des grands casse-tête de l’union européenne, qui reste l’une des premières puissances économiques mondiales dans cette branche avec une production de près de 6 millions de tonnes, et près d’un million et demi d’emplois induits. Or la politique commune des pêches, censée promouvoir depuis 1970 une gestion durable des stocks, ne marche pas. Quant à la politique de la France en matière de pèche, elle prend les choses exactement a l’envers. Il faut donc aller y voir d’un peu plus près.

La première observation à faire, c’est que les stocks de poissons vont très mal. C’est un constat mondial avec environ 80 millions de tonnes capturées en mer chaque année, la pêche a dépassé ce que le milieu peut produire. La crise de la pêche est partie intégrante de la crise alimentaire mondiale. À l’heure actuelle, plus aucun stock nouveau n’est à découvrir dais le monde, et plus de 60 % des populations de poissons sont pleinement exploitées et, pour la plupart, en voie d’effondrement. En France, nous y sommes et plein sur les 800 000 tonnes de poissons encore produits par an, presque toutes proviennent de populations surexploitées. Pire encore, on sait maintenant que la reconstitution des stocks n’est pas un processus naturel simple, apparaissant spontanément dès que la pèche diminue : les morues du Canada, malgré 17 ans de moratoire, ne montrent aucun signe de récupération après leur effondrement en 1992.

Fait incontournable la pêche a un impact sur le poisson et l’écosystème. Revenons sur l’exemple de la morue. Dans son état d’équilibre initial, la population gigantesque de morue du Canada se nourrissait, entre autres, de sprats. De ce fait, elle maintenait cette espèce à un niveau d’abondance relativement faible. Depuis l’effondrement de la morue, le sprat, qui n’a plus de prédateur, s’est considérablement développé, et consomme quand il y en a, dans le milieu, les oeufs de morue, empêchant cette dernière de retrouver ses niveaux d’abondance d’antan. Un nouvel équilibre s’est fait, dans lequel la morue n’a plus sa place. Le grand problème pour la pêche, c’est que du sprat, ça ne vaut pas de la morue...

Un point est sûr si la pêche épuise les stocks, elle disparaîtra elle aussi, et toute a sollicitude de notre président n’y changera rien. Tout ceci est connu, écrit, claironné par les chercheurs, mais l’on s’achemine pourtant, en toute connaissance de cause, vers le même scénario pour nombre de stocks en péril (avec le thon rouge et tête, mais combien d’autres ensuite ?) effondrement programmé de l’abondance, et probablement pas de récupération sans des dizaines d’années de fermeture de la pêche. Or la pêche en France, c’est 23 000 pêcheurs, 5 000 bateaux et une activité, essentiellement artisanale, répartie tout le long du littoral avec des ramifications socio-économiques complexes et vitales dans bien des régions plus la grande pêche industrielle (chalutiers et thoniers), grande pourvoyeuse de protéines et de devises. On ne peut évidemment pas se permettre de passer une telle activité par pertes et profits en interdisant toute activité sur 20 ans afin de protéger le poisson.

Le deuxième point à prendre en compte, c’est la fameuse tragédie des biens communs, Comme sur tous les biens d’usage public libre, la rivalité pour l’appropriation aboutit à la razzia, sur le thème si ce n’est pas moi ce sera un autre. Elle a toujours comme résultat la destruction complète du bien commun. La mer n’appartient à personne ; alors si les règles de gestion, ces fameux quota par exemple (quantité maximum autorisée de capture par espèce), ne sont pas strictement respectées et l’activité surveillée étroitement, il sera toujours préférable pour un pécheur de continuer à razzier, quitte à détruire le milieu, puisque s’il ne le fait pas un autre le fera à sa place. La pêche représente un modèle réduit complet des effets ravageurs de l’ultra-libéralisme. La liberté des mers, concept imposé après la guerre au grand bénéfice des principales puissances industrielles, cachait sa nature prédatrice derrière l’assurance des bienfaits d’un marché autorégulateur. Le schéma est classique quand il y a trop peu de poissons pour que la pêche soit rentable, tout s’équilibre de soi-même, la pêche diminue et les stocks se restaurent. Beau rêve, qui aboutit aux résultats habituels : tricherie sur les activités, razzia sur les stocks partagés, fausseté du marché régulateur, destruction du milieu et appauvrissement des pêcheurs et de toute la filière au seul profit de quelques intermédiaires plus ou moins maffieux.,, Mais la pêche mondiale continue de fonctionner suivant ce dogme.

La troisième observation, c’est la démission de l’Etat (et de l’Europe). La politique commune des pêches est censée gérer l’activité européenne depuis 20 ans. Il est évidemment impossible de savoir ce qui se serait passé sans elle, mais force est de constater que cette politique n’a pas abouti à un équilibre. Pourtant il y a peu d’endroits au monde où les connaissances sur la pêche soient d’aussi bonne qualité. Les chercheurs réalisent en permanence le suivi et l’analyse des activités de la pêche et de l’évolution des écosystèmes. Le Conseil International pour l’Exploration de la mer (CIEM), réunit tous les ans l’ensemble de la communauté scientifique pour établir expertises et recommandations, en particulier sur les niveaux de quota et de limitation de l’effort de pêche (taille des engins de pêche, puissance des navires, taille maximum des poissons capturables, nombre de jours d’activité...). L’Europe et la France ne manquent pas d’information de qualité et de travaux scientifiques permettant de comprendre et de gérer les stocks,

En revanche, et l’exemple français (mais il pourrait être espagnol, britannique ou grec) le montre bien, la politique en matière de pêche est exactement l’inverse de ce qu’elle devrait être. Par peur du pêcheur, méconnaissance générale du système-pêche et désintérêt complet pour le long terme, l’objectif de la politique de pêche en France est de remettre les problèmes à plus tard en accordant tout aux pêcheurs ou à ceux qui parlent en leur nom. La déclaration de notre président en janvier 2008 est remarquable par son absurdité et sa démagogie « Notre premier objectif c’est d’avoir plus de quota ». Faux notre premier objectif c’est d’assurer que la pêche pourra se maintenir sur le long terme.

La lecture des analyses sur la politique de la pêche, « plus soucieuse de maintenir des emplois que de préserver les ressources » montre à quel point les interlocuteurs des deux côtés sont d’égale mauvaise foi. Les représentants de la profession veulent en extraire très vite tout le profit encore possible, tant qu’il en est encore temps ; ceux de l’État démissionnent face aux groupes de pression et abandonnent toute volonté de régulation au bénéfice d’une tranquillité sociale provisoire, sur le thème après moi le déluge. D’où l’agressivité panique de pêcheurs pris au piège, qui voient inéluctablement se réduire leurs prises et leurs revenus, et restent prisonniers de cette double stratégie perverse, dans laquelle ils seront à terme les seuls perdants quand il n’y aura plus de poisson, toutes les régulations du monde ne leur en feront pas prendre un kilo. Entre-temps les intermédiaires auront réinvesti leur capital ailleurs, et les politiques, s’ils sont encore aux affaires, se seront justifiés en accusant les gestionnaires d’incapacité.

Alors, comment résoudre la quadrature du cercle ? Il n’y a pas de solution miracle, car les choses sont mal engagées. On a tellement tardé que toute remise en ordre sera douloureuse. Mais des décisions urgentes et des principes forts peuvent être énumérés.

  1. Maintenir les populations de poissons en utilisant tous les moyens disponibles (quota, réglementations, moratoires, aires marines protégées, etc.). Ecouter les scientifiques, et surtout ne pas travestir leurs conclusions et leurs recommandations.
  2. Résister aux pressions pour une politique au jour le jour et songer au long terme. Ceci peut exiger de lancer des politiques de reconversion, des filières professionnelles nouvelles, des coûts régulés et des subventions, etc. Ne s’interdire aucun moyen s’il s’avère efficace et acceptable par une profession qu’il faut responsabiliser. Accompagner son évolution. Plus l’on tarde et plus cette évolution sera coûteuse pour le pays et difficile pour le pêcheur
  3. Abandonner les concepts ultra-libéraux. La restriction d’accès aux eaux communautaires (voire nationales ou régionales si nécessaire) est une priorité. Ceci exige la remise en cause des dogmes européens sur la libre concurrence. Réviser les accords internationaux d’accès aux stocks extra communautaires.
  4. Travailler au cas par cas avec l’ensemble des acteurs. Chaque pêcherie est particulière et doit être suivie et gérée de façon particulière
  5. Se méfier des idées reçues, comme l’aquaculture, solution à la surexploitation. Dans ce cas bien au contraire, la demande en aliments pour l’aquaculture, formés de farine de poissons, renforce la pression sur la pêche.
  6. Organiser et poursuivre la surveillance de l’activité de pêche nationale et internationale, suivie de sanctions contraignantes et réellement appliquées.
  7. Ne pas oublier que la nature a toujours le dernier mot.
  8. Le Thon rouge est en tête des stocks les plus menacés.

François VILLEMONTEIX (Journaliste au Bi-Mensuel) « Royaliste »

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