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Crise : L’Espagne entrevoit le salut.

Samedi 30 novembre 2013 // L’Europe

Les réformes voulues par Mariano Rajoy et les efforts acceptés par les Espagnols produisent leurs premiers effets. Le pays devrait mieux s’en sortir que les autres pays latins. Comment la droite a-t-elle fait ?

Du spectre de la banqueroute à l’enthousiasme des marchés : le contraste est saisissant. Il y a un an encore, le président du Gouvernement Mariano Rajoy vivait dans la peur d’un plan de sauvetage. Il avait même installé sur son iPad une application pour pouvoir consulter, à tout moment, l’état de la prime de risque, le différentiel sur les marchés entre le taux des bons du Trésor espagnol et celui du Bund allemand. À l’été 2012, Madrid payait plus de 7% d’intérêt pour ses obligations à dix ans, seuil jugé critique. Après la Grèce, l’Irlande et le Portugal, l’Espagne allait à son tour devoir se soumettre aux exigences du FMI, de la Commission européenne et de la BCE.

Un an plus tard, Rajoy peut l’affirmer : « L’Espagne n’est pas sortie de la crise, mais elle sort de la récession. » La Banque d’Espagne reconnaît « une légère avancée » du PIB au troisième trimestre 2013, après neuf trimestres de recul. « Viva Espania ! », s’enflamment les analystes de la banque d’affaires Morgan Stanley dans leur dernière note. Comme d’autres, les banquiers relèvent la hausse des exportations, les gains de compétitivité et les premières baisses des chiffres du chômage. Rajoy continue de surveiller la prime de risque sur son iPad, a-t-il confié au Wall Street Journal, mais elle n’inquiète plus ses partenaires européens.

L’embellie, réelle, est le fruit des efforts considérables acceptés par les Espagnols.

Les mesures prises depuis le retour de la droite au pouvoir, en novembre 2011, sont toutes marquées du sceau de la rigueur. Contre ses engagements, le gouvernement a augmenté les impôts (TVA, impôts sur le revenu et sur les sociétés) et réduit les dépenses. L’Éducation et la Santé, que le Parti populaire (PP) de Rajoy voulait épargner, ont subi les « recortes » , les coupes budgétaires. La cure d’austérité semble efficace : selon le FMI, l’Espagne devrait remplir, ou frôler, ses objectifs de déficit public, soit 6,5 % du PIB en 2013 et 5,8 % en 2014.

Les exportations s’envolent : 118 milliards d’euros au premier semestre 2013, un record, en hausse de 8 % par rapport à 2012. Cela tient aux gains de compétitivité, grâce à la baisse des coûts du travail. « La modération des salaires a été absolue, reconnaît ainsi Simon Pedro Barcelô Vadell, président du groupe Barcelô, l’un des leaders du tourisme espagnol. Il faut reconnaître le très grand effort des travailleurs espagnols. »

Les syndicats espagnols ont dû plier devant des initiatives locales en faveur de plus de flexibilité.

Cet effort a été facilité par la réforme du droit du travail, qui permet aux entreprises en difficulté de baisser les salaires plutôt que de licencier leurs employés. Depuis la réforme adoptée l’an dernier, le coût par salarié ne cesse de baisser : moins 3,3 % au deuxième trimestre 2012, moins 0,6 % encore au deuxième trimestre 2013, alors que les salaires augmentent ailleurs en Europe.

Localement, les syndicats ont joué le jeu, quitte à entrer en conflit avec les directions nationales. Dans l’industrie automobile, par exemple, les négociations collectives ont donné lieu à des accords inédits de sauvegarde de l’emploi, en échange d’une modération des rémunérations. « Dans une usine de Catalogne, les représentants syndicaux voulaient signer un accord de gel des salaires contre l’avis de Madrid, raconte l’économiste Juan Ignacio Crespo. Lorsque la direction nationale a manifesté son opposition, les délégués syndicaux ont menacé de monter une nouvelle organisation. On les a laissés signer l’accord. » L’absentéisme s’est aussi réduit.

Le tourisme illustre ce retournement économique : 2009, au début de la crise, fut la pire année du secteur et 2012 et 2013 sont des années records.

Le pays a accueilli 8,3 millions de touristes en août dernier, le meilleur mois d’août de son histoire. L’Espagne est favorisée, il est vrai, par l’agitation en Égypte et en Turquie. Pour Simôn Pedro Barcelô Vadell, « il y a encore un potentiel d’amélioration dans le secteur. Les capacités hôtelières sont sous-utilisées en saison basse. L’activité peut augmenter sans nouveaux investissements ».

L’amélioration macro-économique tarde toutefois à se traduire en réalité concrète pour les Espagnols. Le chômage diminue, mais il continue de battre des records. Le FMI prévoit un taux de sans-emploi de plus de 26,9 % en décembre et de 26,7 % en 2014. Si l’on ajoute la baisse des salaires et le rabotage des dépenses sociales, la réalité quotidienne est difficile. Càritas espanola, l’une des ONG les plus en prise avec la situation sociale du pays, estime que 3 millions de personnes sont en état de « pauvreté sévère ». Ils survivent avec moins de 307 euros par mois. Càritas alerte sur le risque de « débordement » des familles, l’amortisseur traditionnel du pays. Car, au-delà des exclus, les fins de mois difficiles sont la réalité d’une majorité d’Espagnols. Selon une étude d’opinion de Nielsen, 48 % des personnes interrogées ne parviennent à payer que trois postes de dépenses : le logement, l’alimentation et les produits de base ; 71 % disent qu’ils ne pourraient pas faire face à une augmentation des prix de la nourriture sans amputer un autre budget.

Les PME sont au cœur du projet de relance, mais leur accès au crédit bancaire reste difficile.

Cinq ans après l’éclatement de sa bulle immobilière, l’Espagne n’a pas trouvé d’alternative au BTP, le moteur traditionnel de son économie. C’est le fond de la crise. « À la différence de la France, de l’Allemagne ou même de l’Italie, l’industrie pèse peu dans le PIB espagnol, autour de 13,5 %, explique José Maria Gay de Liébana, professeur d’économie à Barcelone. La baisse des salaires nous a rendus compétitifs et a permis plus d’exportations de voitures. Mais ce n’est pas un modèle de croissance durable. On produit des Seat et des Renault, pas des BMW et des Audi !

Le gouvernement mise beaucoup sur les PME et les petits entrepreneurs. Eux se plaignent du blocage de l’accès au crédit bancaire. « Entre 2011 et 2013, le financement de nouveaux projets a diminué de 40%, indique-t-on à la Cepyme, l’organisation des PME. Entre la reprise et la réactivation des crédits, deux ou trois trimestres peuvent s’écouler. » Échaudées par l’orgie de prêts à laquelle elles s’étaient livrées à l’époque de la bulle immobilière et contraintes de provisionner les créances douteuses, les banques sont devenues frileuses. « D’un côté, nous devons nous désendetter pour rassurer les marchés ; de l’autre, l’économie ne décollera pas sans crédit. C’est le serpent qui se mord la queue ! », résume Gay de Liébana.

Beaucoup de travail reste à faire, mais le pays semble sorti de la zone d’urgence. Le Conseil des entreprises pour la compétitivité (CEC), qui regroupe les quinze plus grandes sociétés espagnoles, augure une croissance de 0,9 % en 2014, supérieure au pronostic du gouvernement (0,7 %). Dans le même temps, il anticipe une nouvelle baisse des salaires de 1,5 % l’an prochain. Le message est clair : sans sacrifice, point de salut.

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