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Corse : pourquoi rien ne change ?

Dimanche 27 janvier 2013 // La France

Violence : Après l’assassinat Maître Antoine Sallacaro, le gouvernement Ayrault propose un plan pour lutter contre le crime organisé. Un de plus ?

C’est la même litanie à chaque assassinat en Corse. Que ce soit celui d’un élu, d’un préfet, d’un chef d’entreprise et même d’un voyou, le discours reste immuable : plus jamais ça ! L’efficacité ? Nulle. Témoin, le meurtre de l’avocat Antoine Sollacaro, abattu le 16 octobre à Ajaccio. Le quinzième homicide depuis le début de l’année dans une île qui compte 300 000 habitants. Ces statistiques effrayantes font de la Corse la région la plus criminogène d’Europe. Loin devant la Sicile. Oui, plus jamais ça...

Avec cette interrogation lancinante, à chaque règlement de comptes : qui a fait le coup ? En l’espèce, l’emblématique Antoine Sollacaro aurait-il signé son arrêt de mort en traitant de « balance » un prévenu, qui sera assassiné quelque temps plus tard ? Ou aurait-il été imprudent dans certaines opérations immobilières ?

Seule certitude : il a été abattu selon un scénario bien ficelé. Malgré l’appel à témoins, l’enquête piétine. Une fois de plus ? l’honneur, c’est sacré. On comprend pourquoi le taux d’élucidation des crimes y est faible : 55 %, contre plus de 90 % sur le continent. Rien de surprenant dans ces conditions, que les meurtres de Robert Feliciaggi, homme d’affaires influent tué en 2006 à Ajaccio, ou d’Antoine Nivaggioni, patron de la Société méditerranéenne de sécurité (SMS) assassiné en 2010, et dont M Sollacaro défendait les amis, soient restés mystérieux. Tout comme celui de Marie-Jeanne Bozzi, ex-élue UMP de Corse-du-Sud, victime d’un attentat en 2011.

Meurtres pour des conflits familiaux très anciens, haine du pouvoir le préfet Claude Érignac en fut la victime, porosité très forte entre nationalisme et grand banditisme, racket, indélicatesses d’élus et in fine, violence dévastatrice : depuis les événements d’Aléria, en 1975, la Corse ne cesse de dériver.

Dix fois plus d’acquittements sur l’île !

Et pourtant, ce n’est pas faute de plans mis au point par la gauche et la droite. Selon les chiffres de la coordination de la sécurité intérieure, 101 homicides et 109 tentatives ont été comptabilisés entre le 1er janvier 2007 et le 17 octobre 2012. Seulement voilà : quand leurs auteurs sont identifiés et passent devant une cour d’assises, les verdicts ont de quoi surprendre, même si le procès ne se déroule pas en Corse ce qui est fréquent mais à Marseille. Soit, par exemple, l’audience de janvier 2011 où l’on jugeait la tentative d’assassinat du nationaliste Alain Orsoni. La peine la plus haute ? Six ans de prison.

La Corse ferait-elle trembler la justice ? Certes, dans d’autres affaires, elle a frappé fort. Il y a quelques années, les neuf jurés populaires de la cour d’assises celles de Bastia et d’Ajaccio tremblaient lorsqu’ils prenaient place dans la salle. II est vrai qu’ils étaient accueillis par une haie d’honneur composée, d’un côté, par des membres de la famille de la victime, de l’autre, par celle du tueur-présumé. Cette mise en condition avait pour conséquence de faire des cours d’assises de Corse les plus clémentes de la République : 40 % d’acquittements. Soit dix fois plus que la moyenne nationale ! En prime, ces juridictions criminelles étaient présidées par des magistrats du continent, guère enclins à prononcer des sanctions exemplaires. Aussi, quelques mesures astucieuses avaient-elles été prises pour sinon, faire remonter les statistiques, tout du moins donner l’image d’une justice vraiment... juste. La principale : confier la présidence des assises à des femmes magistrates originaires de l’île.

Et cela a fonctionné. Car en Corse, la mère, c’est aussi sacré. On la respecte. Aujourd’hui, cette règle ne semble plus, avoir cours. Dommage. Le pouvoir central préfère dépayser vers Marseille ou Paris les audiences criminelles. Grave erreur.

Que le pouvoir politique reconstitue un pôle financier important à Bastia il y a aujourd’hui 2 ou 3 magistrats seulement pour lutter contre la criminalité -, soit. Qu’il fasse en sorte que la Direction centrale du renseignement intérieur ne laisse pas la police judiciaire sur le bord de la route dans les enquêtes, certes. Qu’il lutte contre la fraude fiscale sur l’île, on ne peut que s’en féliciter : en prenant en compte la dimension économique pour lutter contre le crime organisé, le plan du gouvernement Ayrault va dans la bonne direction. Mais était-il nécessaire de confier son exécution à une cellule interministérielle dirigée depuis Paris ? Toute décision prise depuis la capitale suggère toujours aux Corses que le continent demeure leur
suzerain... 

GILLES GAETNER
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