Congo-Brazzaville.

Jeudi 29 mars 2012, par Mackhita Doing Ma Mbemb // L’Afrique

Drapeau de FranceUne fois de plus, le Congo-Brazzaville est en deuil. Après l’explosion de la poudrière de Mpila, le pays compte à nouveau des centaines de morts. Inconscience des autorités ? Rivalités entre tenants du pouvoir ? Accident banal aux conséquences grandioses ? Beaucoup de questions restent sans réponse, la commission d’enquête mise sur pied par le chef de l’Etat ne venant que de commencer son travail. Cela dit, les commentaires vont bon train.

Pleurs et grincements de dents ont accompagné les obsèques nationales que le chef de l’Etat, Denis Sassou Nguesso, avait fixées au dimanche 11 mars. Après le deuil national de cinq jours décrété par ce dernier, le Congo-Brazzaville va désormais s’interroger sur les vraies raisons de ce drame, qui a endeuillé les familles de 223 victimes, selon un décompte officiel rendu public au moment des obsèques par le maître des cérémonies, Médard Milandou. Saura-t-on jamais combien de personnes ont, effectivement, péri pendant cette série de cinq déflagrations plus puissantes les unes que les autres, entendues entre 8h00 et 10h45 ce dimanche 4 mars ? Toujours est-il que, très vite, on est passé du chiffre de 100 morts, avancé dans un premier temps par les autorités, à plus de 200. Au moment de la cérémonie des obsèques, on était à 223. Un chiffre susceptible de s’accroître considérablement, certains sites pouvant contenir des cadavres, n’étant pas encore accessibles.

A Brazzaville où des arrestations dans les milieux militaires ont commencé, certaines personnes avancent le chiffre d’un millier de morts. Président de la Commission d’évaluation du sinistre, le ministre du Plan, Pierre Moussa, a donné le chiffre de 13.854 sans-abri. Communiqué le 8 mars, journée inter- nationale des femmes, qui n’aura pas été fêtée par les Congolaises, ce chiffre dépasserait, aujourd’hui, 20.000 sans-abri au bas mot.

En totale sous-capacité et sous-équipés, manquant de tout, les deux grands hôpitaux de la capitale, à savoir, l’hôpital général et le Centre hospitalier universitaire, ont reçu pas moins de 3.000 blessés, ce qui est largement en dehors de leurs possibilités. Des hôpitaux qui manquent de tout, même de l’eau potable, où les malades sont priés de se munir de tout avant d’être soignés. L’heure n’est pas à la polémique : le Congo-Brazzaville a besoin d’aide, pour faire efficacement face à cette situation jamais vue auparavant.

Le président en exercice de l’Union africaine, Yayi Boni, s’est immédiatement rendu, à Brazzaville, pour s’enquérir de la situation et apporter le soutien de l’Afrique au peuple congolais et à ses dirigeants. Il n’est pas venu les mains vides. Dans ses bagages, de la nourriture et des médicaments : 150 tonnes de riz et 1.000 moustiquaires imprégnées, mais aussi, il est venu accompagné de sept médecins spécialistes des grands brûlés et de cinq artificiers pour aider au déminage du dépôt de munitions qui s’était embrasé dimanche 4 mars. Ce geste montre que la solidarité africaine n’est pas un vain mot. Le président en exercice de l’UA, au nom de ses pairs, ne s’est pas inscrit, seul, dans le registre des donneurs d’aide au Congo-Brazzaville sinistré. La France et le Maroc, ont, également, apporté un secours notable de façon directe et à travers des ONG et associations. D’autres pays et organismes également. Bref, le Congo n’est pas abandonné au triste sort qu’il subit actuellement. Il en a bien besoin car il y aurait beaucoup plus de morts qu’on en annonce officiellement. Le chiffre de 223 tués pourrait être l’arbre qui cache la forêt. Une petite estimation tend à le démontrer : les quartiers Mpila et Ouenzé, atteints en partie, et celui de Talangaï, complètement, rasé, totalisent, tous les trois, plus de 3.000 maisons effacées de la carte. Si on estime qu’a cette heure matinale (8h00 - 10h45), les gens étaient encore chez eux, on pourrait totaliser beaucoup plus que 223 morts, surtout, en y ajoutant les personnes qui auraient pu se trouver à l’intérieur des commerces et des églises du réveil qui pullulaient à ces endroits, ce matin du dimanche 4 mars. Il s’agit donc d’une catastrophe majeure qui est loin d’avoir révélé tous ses secrets.

Le chef de l’Etat a diligenté une enquête, pour savoir ce qui se serait réellement passé. Mais en attendant les conclusions de celle-ci, certains congolais ont déjà leur petite idée. Que ne lit-on pas sur des sites inter-net où on rivalise d’imagination ! Ainsi, pour certains, ce serait une vengeance à titre posthume du général de division, Blaise Adoua, qui, de son lit de malade, au Maroc, aurait livré un testament à couper le souffle, dans lequel il aurait demandé à ses partisans restés, à Brazzaville, de passer à l’action pour le venger de l’empoisonnement dont il serait l’objet. Dans ce genre d’histoire, tout n’est pas faux. Tout n’est pas vrai non plus. En effet, général de division de son état, Blaise Adoua, après la mort (suspecte) de l’ancien chef d’état major des armées, le général Motando, restait la valeur sûre sur qui reposaient les espoirs des ressortissants de la Cuvette, ces gens du Nord, qui avaient fait la guerre à Pascal Lissouba jusqu’à la victoire, en septembre 1997.

Mais au moment de partager, convenablement, le gâteau quand Sassou est revenu, en octobre 1997, aux affaires, ils se sont rendus compte qu’on ne leur avait pas suffisamment renvoyé l’ascenseur. Au lieu de leur donner à manger, comme ils l’entendaient, le chef de l’Etat a plutôt privilégié ses neveux, enfants, cousins, et oncles. Aujourd’hui, ses parents occupent les postes les plus juteux du pouvoir. Surtout, ils ne savent pas être discrets. Ils étalent leur richesse au grand jour quitte à exacerber les frustrations chez les Katangais et autres. En homme politique rusé, Sassou a senti le danger venir. Pour le prévenir, il a créé deux garnisons à Mpila dans le but de le sécuriser : une garnison de génie et une garnison de blindés, qui concentrent les meilleurs armements du pays. Pour sa sécurité rapprochée, la garde républicaine et la garde présidentielle, étaient (et sont toujours) commandées par le général de division, Blaise Adoua, qui est un militaire accompli. Un vrai. Il fait partie des officiers supérieurs qui détiennent les clés de la sécurité du régime. Comme on dit, à Brazzaville, il fait partie du groupe de généraux qui sont actionnaires du pouvoir dirigé par Denis Sassou Nguesso. On imagine donc mal le chef de l’Etat lui chercher « noise » au regard de sa forte capacité de nuisance : il pourrait facilement faire exploser le système. Les bruits qui ont couru sur sa mort, n’ont pas été confirmés par sa famille qui aurait été au courant. Quant au fait de se soigner au Maroc et non pas en France, c’est parce que d’une part, Adoua dans le cadre de l’affaire des 353 disparus du Beach de Brazzaville est toujours sous le coup d’une inculpation s’il lui arrivait de fouler le sol français. D’autre part, depuis un certain temps, la nomenklatura congolaise raffole les cliniques et hôpitaux de luxe sud-africains et marocains, pour faire leur check-up.

Sassou qui ne dort jamais au même endroit deux fois de suite, a vu le toit de sa résidence de Mpila, située à 3 km du lieu de déflagration, totalement soufflé. Comme en 1997 quand le général Jacques Joachim Yomby Opango avait demandé sa tête sur un plateau, à des officiers qui ne l’ont pas surpris chez lui, le président Sas-sou, n’était pas chez lui, non plus, quand le souffle d’une roquette a emporté le toit de sa résidence. Les Congolais qui ne veulent pas du bien à leur président, devront encore patienter. Ils n’ont plus trop longtemps à attendre car des divergences se font jour au sein du clan au pouvoir : la bataille pour la succession, fait rage. Qui remplacerait, éventuellement, Denis Sassou Nguesso s’il n’était plus là ? Le président ne répond pas à cette question pour ne pas choquer certains. Dans sa nombreuse famille, en effet, se compte une foultitude de neveux, de fils et de filles, tous candidats. Désigner quelqu’un signerait sa mort. Toutes les attaques des autres se porteraient sur lui. Pressenti un temps, Jean Dominique Okemba n’a guère été épargné au point qu’il serait moins bien placé, aujourd’hui, que Christel Denis Sassou Nguesso que personne ne connaissait, il y a encore cinq ans. Il y en a d’autres aussi bien à l’intérieur que dans des représentations diplomatiques extérieures, qui comptent de manière certaine et qui sont loin d’avoir dit leur dernier mot. Toutefois, les Katangais ne l’entendraient pas de cette oreille, même s’ils savent de quel côté bat le coeur du président. Voilà une des divergences (notables) entre lui et ses généraux. L’affaire ne fait que commencer.

Denis Sassou Nguesso terminerait, actuellement, son dernier mandat, à la tête du Congo, en 2016. Comme le temps passe vite, 4 ans, c’est demain. Va-t-il, effectivement, quitter le pouvoir ? Pour contourner cet obstacle, il se serait rapproché des capitales occidentales (amies ?) pour avoir leur aval, avant de procéder à une modification de la constitution, qui lui permettrait de briguer sa fonction pour sept nouvelles années en 2016. Il a essuyé un refus poli mais ferme des Américains et même des Français, qui vont avoir un président socialiste, en mai 2012. Néanmoins, le président congolais n’a pas dit son dernier mot. L’explosion de la poudrière qui vient compliquer la situation, peut-elle faire changer la donne ?

Après la bourde du ministre délégué à la Défense, Bowawo, (le ministre plein de la Défense a toujours été le chef de l’Etat lui-même depuis qu’il est au pouvoir) sur le nombre de morts, son collègue du Plan, Pierre Moussa, a pris le relais, en commençant par détailler l’étendue des destructions autour du dépôt de munitions : « L’épicentre du sinistre est composé de trois périmètres : le premier périmètre qui comprend le camp des blindés (où se trouvait le dépôt) a été détruit à 98%. Seuls les bâtiments en construction par une entreprise chinoise ont résisté », a-t-il indiqué.

« Le deuxième périmètre a été détruit à 90%, et dans le troisième, les dégradations sont aussi significatives », a-t-il ajouté sans fournir plus de précisions. Il n’a pas non plus donné d’information sur les opérations de déminage du site, ni sur les causes de l’accident dû, semble-t-il, à un court-circuit qui aurait provoqué un incendie, selon les déclarations du gouvernement peu après le drame.« Il faut laisser l’enquête se poursuivre. Au moment opportun, le gouvernement publiera les résultats et en tirera toutes les conséquences », a conclu le ministre du Plan.

Cela dit, quelque chose ne tourne pas rond. Mais comme dit l’adage populaire, la vérité finit toujours par triompher. Au Congo, on ne peut cacher la mort de quelqu’un. Tôt ou tard, on finira bien par savoir qui a disparu dans telle ou telle maison rasée ou détruite, qui est blessé et qui est sorti indemne de cette situation. Parlant du court-circuit qui est la thèse défendue par le gouvernement, elle est loin d’être crédible. Ce serait plutôt un sabotage au regard du fait que les points ayant connu des déflagrations étaient distants de 300 à 400 mètres les uns des autres. D’autre part, s’agissant d’armes de guerre d’une dangerosité incontestée, on avait pris soin de les enfouir dans des souterrains où elles étaient en totale sécurité, sauf si une (des) main(s) noire(s) en décidai(en)t autrement. Etait-ce le cas ? On ne tardera pas à le savoir même si on sait que certains généraux, il y a quelque temps, avaient fait la demande du déplacement de ces armes à des endroits plus éloignés hors de la ville. Le rapport le demandant a vite été classé sans suite comme si le pouvoir les préférait à cet endroit, ce qui lui aurait permis de mieux contenir des révoltes populaires, au cas où elles éclataient.

Pour revenir aux explosions, l’Observatoire congolais des droits de l’homme (OCDH) n’a pas manqué de critiquer fortement mercredi 7 mars, la gestion de la crise par les autorités, et ce « à tous les niveaux ». L’OCDH déplore, en effet, l’insuffisance des mesures d’accompagnement des sinistrés dans les sites d’accueil et demande une « enquête internationale », ce qui veut tout dire. Chez les politiques, on commence, aussi, à affûter ses armes. Lors d’une séance récente au parlement, le député d’opposition, Patrice Kadia, a mis en cause de la manière la plus directe, le pouvoir : « La conservation du pouvoir coûte très chère au Congo. On n’a pas vu la richesse dans les médicaments pour soigner les blessés, mais seulement, dans les armes qui sont gardées dans les quartiers populaires comme des semences ». La polémique ne fait que commencer.

Les Congolais demandent (sans être entendus pour le moment) que Blaise Adoua soit autorisé à intervenir sur une radio ou sur une télé pour avoir la preuve qu’il est encore en vie. Ils en concluent donc que le pouvoir gagne du temps pour annoncer une aussi terrible nouvelle à un moment où il serait sûr de contrôler totalement la situation. Le président de la République a dit et redit qu’il s’agissait d’un court-circuit et non d’une main noire dévastatrice. Jusqu’à quand maintiendra-t-il cette posture alors que parallèlement, il a commencé à afficher une attitude contradictoire en arrêtant des officiers ?

Le pouvoir de Brazzaville a été sonné. Il vit une crise qui le ronge de l’intérieur et qui tend à déstabiliser ses fondements. Mais il est loin d’être couché. Face à cette situation où le danger provient de ceux qui vous tiennent et vous soutiennent, Denis Sassou Nguesso, en fin manœuvrier, va jouer sur deux tableaux : son parti-Etat, le Parti congolais du travail qui reprend du poil de la bête, et l’armée dont le pouvoir est l’émanation. Au dernier congrès du PCT, il a mis ses homme presque à tous les postes stratégiques. Au sein de l’armée où il y des remous, il continue son jeu d’échecs. Jusqu’à quand ?

Mackhita Doing Ma Mbemb, à Brazzaville

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