Comprendre les Russes.

Samedi 24 mai 2014 // Le Monde


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Au lieu de bramer contre Poutine, l’Occident ferait mieux, par exemple, de se mobiliser pour les chrétiens d’Orient...

Les rodomontades d’Obama et des dirigeants européens attisent le nationalisme russe et campent Poutine en héros de la mère patrie, avec la bénédiction du patriarche de Moscou. Ne pas oublier l’humiliation consécutive à l’implosion de l’URSS : quatorze républiques de l’empire ont échappé au Kremlin, livrant les minorités russes de vieille souche ou exportées par Staline - à la vindicte compréhensible des peuples autochtones.

Nul ne regrettera cette internationale communiste qui, jusqu’à Brejnev, planta ses drapeaux rouge sang sur les cinq continents. Reagan et Jean-Paul II, artisans en chef de sa chute, ont droit à notre gratitude rétrospective. Mais la nouvelle donne géopolitique exige de ne pas occulter l’Histoire. D’une certaine façon, elle se venge. La Russie existe, avec cette âme slave fervente et inflammable qui toujours aperçu nos moeurs comme un venin mortel pour son intégrité spirituelle. En témoigne l’oeuvre de Soljenitsyne, après celle des grands écrivains du XIX° siècle.

Les anciens satellites ayant viré de bord, l’obsession récurrente d’un glacis septentrional tourne à la névrose d’encerclement. Poutine veut enrayer l’influence américaine en Asie centrale, sécuriser l’espace caucasien et endiguer la pénétration de l’islam. Ça peut se comprendre. En tout cas, ça ne menace en rien l’Europe. Kiev, première capitale de la Russie, est un haut lieu de sa mythologie nationale.

Depuis le XV° siècle, l’Ukraine a toujours été divisée. Son versant occidental, jadis dans l’orbite du grand empire polonais, uniate donc catholique, n’a guère d’affinités avec son Orient orthodoxe, russophone et russophile. La Crimée est un avatar de l’ambition des tsars d’accéder aux mers chaudes. Napoléon III s’était allié avec les Anglais et les Ottomans pour leur enlever Sébastopol ; quatre ans plus tard, il dut leur restituer ce port, qui est russe et le restera.

À l’Ouest, on aspire manifestement à épouser notre démocratie, notre art de vivre et notre alliance transatlantique. A l’Est, cette visée est jugée nocive autant qu’hérétique, et on invoque la mémoire de la sainte Russie pour solliciter l’aide de Poutine. Il y a des pro-occidentaux à l’Est, des russophiles à l’Ouest et des pêcheurs en eaux troubles dans les deux camps. Sinon, un divorce à l’amiable serait aussi facile à négocier qu’entre Tchèques et Slovaques.

La "communauté internationale", objet non identifiable, brandit le tabou de l’intégrité territoriale, qui tout de même a sauté avec la reconnaissance par l’Onu du Bangladesh, des ex-républiques soviétiques, de l’Érythrée, des micro-États balkaniques, du Soudan du Sud, en attendant celle de l’ancien Somaliland. Mieux vaudrait certes qu’un fédéralisme calme le jeu à l’intérieur des frontières actuelles de l’Ukraine. À défaut, mieux vaudra une partition claire et nette qu’un bain de sang aux conséquences imprévisibles.

En menaçant Poutine de sanctions comme s’il était un écolier indocile, l’Union joue avec le feu alors que ses pays membres sont incapables de définir une position diplomatique commune, et a fortiori de la soutenir par les armes. Même l’Otan s’abuse, faute d’avoir pris la mesure d’une double réalité : la fin du soviétisme et le retour de la Russie à ses fondamentaux, prophétisé par de Gaulle.

L’Otan reste indispensable à notre sécurité, mais sous condition de ne pas cibler Poutine en ennemi public numéro un. C’est un autocrate dans la tradition des tsars, et la Russie ne prolonge pas l’Europe, elle la limite. En Ukraine notamment, pays autonomisé par Khrouchtchev en un temps où son allégeance à Moscou allait de soi. Autant il ne faut rien céder sur le parapluie nucléaire et il faut dénoncer le soutien de Poutine à Assad, autant il est inopportun de le défier sur ses bases arrière.

Aidons les Ukrainiens europhiles à s’émanciper en douceur du carcan russe sans les acculer à des surenchères dangereuses, et sans ces brames moralisants dont nos gouvernants sont plus avares quand il s’agit de plaider la cause des chrétiens persécutés en Orient.

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